( 24 mai, 2021 )

Louis XVIII face à la question sociale : quelles leçons en tirer ?

 

 

Lu sur le blog de Jean-Philippe CHAUVIN

 

La toile est un champ de bataille et il n’est pas certain qu’il soit le meilleur vecteur du débat d’idées car, trop souvent, elle n’est que le lieu du lynchage, de l’invective et de la calomnie : cela en est souvent désespérant pour qui conçoit la « disputatio » politique comme un moyen de faire progresser ce qui paraît nécessaire pour le pays et ses populations, ou comme celui d’élever les hommes vers des causes honorables, par l’intelligence et la réflexion… Mais elle peut parfois permettre, entre gens de bonne volonté, d’évoquer quelques vérités et de les valoriser quand elles sont ignorées de l’éducation nationale comme des médias. Ainsi, sur la Révolution française et la question sociale, par exemple. Voici ci-dessous les extraits d’une réponse qu’il m’est arrivé de faire il y a quelques semaines sur un réseau social bien connu… (Le débat portait sur la condition ouvrière en France.)

 

« Si vous étudiez l’histoire sociale française, vous constaterez aisément que la Révolution française fut le pire moment « libéral » de l’histoire de France, en particulier à travers les lois d’Allarde et Le Chapelier de 1791 qui détruisent les corporations et tout le modèle social corporatif quand les lois de 1790 contre l’Église avaient déjà entraîné une hausse immédiate de la pauvreté, en particulier dans les campagnes… Ces deux lois révolutionnaires interdisaient la grève et l’association ouvrière, et permettaient la « libéralisation » (sic) du temps de travail. Le dimanche, d’ailleurs, perd alors son statut de jour de repos pour les ouvriers et il faudra attendre le roi Louis XVIII pour qu’il le redevienne, en 1814, pour tous les travailleurs… Les royalistes sociaux ont été les premiers à lutter pour redonner des droits aux classes laborieuses qui en avaient été privés par la Révolution, la République et l’Empire, ce que Marx (pas vraiment royaliste…) a lui-même remarqué…

 

« Pourquoi le roi Louis XVIII n’a-t-il pas remis officiellement en cause les lois de 1791 ? Sans doute parce que la bourgeoisie, qui venait de « lâcher » l’empereur, ne s’est ralliée à la Monarchie que du bout des lèvres, craignant de tout perdre de ses nouveaux pouvoirs économiques et politiques acquis sous la Révolution et confortés par l’Empire, et que le roi, soucieux de refaire l’unité française plutôt que de raviver les blessures, a préféré contourner la bourgeoisie plutôt que de la braquer. En légalisant le repos dominical (1) par le biais d’une loi dite de « sanctification du dimanche », il semblait déplacer la question sur le terrain religieux sans s’en prendre directement à la bourgeoisie elle-même, et il permettait à cette dernière, peu conciliante sur ses « droits » issus de la « liberté du travail » de 1791, de ne pas perdre la face. En somme, une habileté royale en attendant que l’État monarchique restauré soit assez puissant pour imposer d’autres concessions à la bourgeoisie… Mais la Restauration, malgré certains de ses préfets qui alertent sur les terribles conditions de travail des ouvriers dans les régions minières et manufacturières (Villeneuve-Bargemont, en particulier), n’en aura ni l’occasion ni le temps, la révolution de 1830 renforçant la bourgeoisie tout en affaiblissant la Monarchie, désormais sous le risque permanent d’une nouvelle révolution libérale.

 

Daac_1

 

« Si la Monarchie n’a pas eu toute la latitude nécessaire pour agir sur la question sociale, elle en a au moins eu la conscience et ce n’est pas un hasard si les premières lois sociales visant à soulager les ouvriers, le plus souvent en « contournement » plutôt qu’en affrontement direct avec la bourgeoisie, sont votées et appliquées dès le roi Louis XVIII qui, en 1818, met aussi en place le livret d’épargne (aujourd’hui livret A) qui doit permettre à tous les Français de pouvoir « mettre de l’argent de côté » dans l’idée d’enraciner (au-delà des possédants et des bourgeois) les classes moyennes et les travailleurs (indépendants ou salariés) au cœur de la société : puisque les corporations protectrices n’existent plus, l’idée est de les remplacer (en attendant mieux…) par une épargne individualisée et garantie par l’État qui prend ainsi le relais des institutions professionnelles encore interdites. La stratégie royale est habile, n’est pas inutile, et nous en mesurons encore les effets aujourd’hui avec le recours massif à ce livret en période d’incertitudes, non pour « faire du profit » mais pour préserver « ce que l’on a » en attendant des jours meilleurs pour sortir cette épargne de son nid et permettre la reprise des activités économiques et commerciales dans les meilleures conditions qui soient, la prudence prévalant plutôt que l’avidité…

 

« Tout l’intérêt d’une Monarchie royale en France est de « prendre son temps » pour bien faire les choses. Mais, convenons-en, cela peut, dans les périodes de restauration, de nouvelle instauration ou de ré-instauration, être une faiblesse, parfois fatale : cela doit donc nous inciter à poser les bases théoriques avant que d’être pratiques d’une Monarchie royale qui doit mener, dès son avènement, une politique véritablement sociale et qui s’appuie sur les forces productives et pas seulement financières, ces dernières devant être sérieusement encadrées dès le premier jour si la Monarchie veut pouvoir s’enraciner vraiment. L’élément fort de la légitimation de la nouvelle Monarchie ne peut être, en ce domaine, que l’application « sanctoludovicienne » de la justice sociale. Le comte de Paris des années 1930 l’avait fort bien compris, lui dont l’un des premiers et plus importants écrits portera sur ce thème et s’intitulera « Le Prolétariat » qui aurait pu être sous-titré : « Comment mettre fin à l’indignité sociale par la Monarchie sociale… ».

Jean-Philippe CHAUVIN

(à suivre)

Notes : (1) : Napoléon 1er avait toujours refusé de remettre en place le repos dominical en prétextant que les ouvriers pouvaient travailler ce jour-là aussi puisqu’ils mangeaient bien tous les jours de la semaine… Argument désarmant de cynisme et de mauvaise foi, mais qui convenait à la part la plus libérale de la bourgeoisie !

 

( 22 janvier, 2021 )

Mort de Louis XVI

 

 

 

« Les marches qui conduisaient à l’échafaud étaient extrêmement raides à monter. Le roi fut obligé de s’appuyer sur mon bras, et à la peine qu’il semblait prendre, je craignais un instant que son courage ne commençât à mollir. Mais quel ne fut pas mon étonnement lorsque, parvenu à la dernière marche, je le vis s’échapper pour ainsi dire de mes mains, traverser d’un pas ferme toute la largeur de l’échafaud, imposer silence, par son seul regard à quinze ou vingt tambours qui étaient vis-à-vis de lui, et d’une voix si forte qu’elle dut être entendue au pont tournant, prononcer ces paroles à jamais mémorables:
« Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France ».
Abbé de Firmont, confesseur du roi Louis XVI.
( 21 janvier, 2021 )

Le calice de la dernière Messe du Roi Louis XVI est en Auvergne, à Saint-Urcize…

 

Lu sur « lafautearousseau »

 

 

Le calice de la dernière Messe du Roi Louis XVI est en Auvergne, à Saint-Urcize... dans histoire

Une petite cérémonie a célébré, jeudi, l’exposition désormais permanente, dans une chapelle latérale de l’édifice, du calice qui a servi à la communion du roi juste avant son exécution.

Le calice a été sorti de son écrin fortifié, le temps de la cérémonie, par le maire de Saint-Urcize, Bernard Remise, et Gérard Bouniol, à l’origine de son exposition permanente

Paris, 21 janvier 1793, 5 heures du matin. Au troisième étage de la tour du Temple, où il est détenu depuis plusieurs mois, Louis XVI reçoit une dernière fois la communion, des mains de son confesseur, l’abbé Henri Essex Edgeworth de Firmont, avant d’être emmené dans une berline attelée à deux chevaux vers son lieu d’exécution, place de la Révolution.

Saint-Urcize, 26 juillet 2012, 15 heures. Élus, habitants, membres de l’association Louis XVI France et Belgique garnissent les rangs de la petite église romane du village de l’Aubrac.

Entre ces deux événements, séparés par plus de deux siècles, un trait d’union, conservé dans une chapelle latérale de l’édifice religieux. C’est là qu’est exposé le fameux calice utilisé lors de la dernière messe de Louis XVI.

La petite cérémonie de jeudi dernier célébrait l’exposition de cette coupe en argent et vermeil qui trône désormais de façon permanente dans un coffre, au sein de l’église des XIe et XIIe siècles.

Transmis de prêtre en prêtre

Comment ce calice s’est-il retrouvé à Saint-Urcize ? Transmis de prêtre en prêtre, il a été retrouvé au début du XIXe siècle dans l’Est de la France, chez l’abbé Saint-Pée d’Amon, qui l’offrit à un parent, Pierre-Jean Ipcher, futur curé de Saint-Urcize, pour la célébration de sa première messe. Dès lors, l’objet, classé monument historique en 1980, n’a plus quitté le village.

« Il est l’ornement de notre église », s’est réjoui Gérard Bouniol, président de l’association pour la préservation des sites de Saint-Urcize, dont la ténacité a rendu possible l’exposition permanente de ce petit trésor.

Parler de trésor n’est pas trop fort pour Jocelyne Pierrard, membre de l’association Louis XVI France et Belgique, qui a retracé avec émotion les dernières heures du roi en ce 21 janvier 1793. Un instant de l’Histoire de France dont l’église de Saint-Urcize abrite l’un des objets !

Olivier Rezel, dans La Montagne du 29/07/2012

( 29 décembre, 2020 )

En 1926, un évènement capital : les premières « sanctions vaticanes » contre L’Action française…

Lu sur « lafautearousseau »

1926 : Premières sanctions vaticanes contre l’Action française, décrétées par Pie XI

 

• « Premières » car elles seront aggravées le 8 mars suivant : le 29 décembre 1926, c’est « seulement » – si l’on peut dire… – l’ensemble des ouvrages de Maurras ainsi que le quotidien L’Action française qui sont mis à l’Index par décret du Saint-Office; le 8 mars 1927, les adhérents de l’Action française seront carrément interdits de sacrements…

• « Sanctions » et non « Condamnation », car ni l’Action française, ni Maurras, ni le Royalisme n’ont jamais été « condamnés » par l’Eglise catholique.
Lorsque l’Eglise catholique « condamne » un mouvement, une doctrine, une théorie, une personne… il s’agit d’un acte définitif et irrévocable, absolument irréversible, sur lequel aucun Pape ne pourra jamais revenir, jusqu’à la fin des Temps.
Ainsi, le pape Pie XI a « condamné » le nazisme le 14 mars 1937, par la Lettre Encyclique « Mit brenender sorge », et le communisme (mot usuellement employé pour définir le « marxisme-léninisme »), le 19 mars 1937, par la Lettre Encyclique « Divini redemptoris ». Aucun Pape n’est revenu sur ces « condamnations », et aucun Pape n’y reviendra jamais : jusqu’à la fin des temps, il est impossible à quiconque se dit chrétien d’adhérer aux théories nazies et marxistes, ou alors il s’exclut par là-même, et de lui-même, de l’Eglise catholique.
Rien de tel ne s’est passé pour l’Action française en 1926 : aucune Lettre Encyclique n’est venue « condamner » le Royalisme, ni Maurras, ni l’Action française.
Il y a donc « seulement » eu des « sanctions » pontificales, le 29 décembre 1926, les ouvrages de Charles Maurras ainsi que le quotidien « L’Action française » ont « simplement » été « mis à l’Index », c’est-à-dire interdits de lecture pour les catholiques. Et, un peu plus de deux mois plus tard, le 8 mars 1927, ces « sanctions » furent aggravées : les catholiques qui restaient fidèles au mouvement royaliste se voyaient privés de tout sacrement, y compris au moment de leur mort…

 

29 décembre,jean goujon,phidias,cariatides du louvre,cour carrée,fontaine des innocents,carnavalet

 

Le toujours excellent site Maurras.net a consacré à ce sujet un dossier complet, remarquable de rigueur, et qui peut être considéré comme faisant autorité :

http://maurras.net/textes/159.html

 

( 30 novembre, 2020 )

Les vrais héros ne bombent pas le torse : hommage à Chateau-Jobert !

 

Lu sur « Boulevard Voltaire »

 

Ce vendredi 27 novembre, Régis Debray était l’invité du « Grand Entretien » de France Inter, pour la sortie de son livre D’un siècle l’autre ; clin d’œil au grand Louis-Ferdinand, ballotté de château en château, d’un monde mort à un monde survivant.

Évoquant l’engagement de Daniel Cordier dans la Résistance, l’écrivain relève : « Daniel avait gardé cette passion […] de savoir exactement ce qu’il avait fait et pour qui il l’avait fait. ». Et ajoute : « Et surtout, il ne bombait pas le torse. » Quoi qu’on puisse penser de l’engagement politique de Régis Debray, lui aussi sait ce qu’il a fait et pour qui il l’a fait. Même si, capturé en Bolivie, il reste en lui une part d’ombre, après qu’il eut peut-être « parlé plus que nécessaire » à la CIA qui traquait le Che ; il fut de ceux qui mirent leur peau au bout de leurs idées. Debray n’est pas un héros. Plutôt un commissaire politique adouci par le temps. Daniel Cordier l’était-il ?

Ce 26 novembre, le Président Macron a salué sa mémoire par un hommage national. Daniel Cordier, qui eut le cran de s’engager, à 20 ans, en 1940, pour une cause qui le dépassait ; qui eut – peut-être – la chance de n’être pas pris ; bien qu’il ait eu, comme beaucoup, à nager dans les eaux troubles des luttes internes de la Résistance*.

Dans son discours, depuis la cour des Invalides – devant un cercueil drapé de tricolore et les cyrards au garde-à-vous –,  a dit ceci : « Il fit partie des résistants de la première heure, de ceux qui restèrent debout quand tout s’effondrait, prêts à tous les sacrifices pour que la France restât à la France. […] Il avait en lui une part du roman national […] Le goût de l’action et du dépassement, une bravoure impétueuse, une soif d’absolu, une liberté totale et surtout l’amour de sa patrie, la France. » Lui qui fut l’un de ces 1.038 compagnons de la Libération : « Cette confrérie de rebelles qui a choisi de relever l’honneur et de reforger la nation. »

Si ces 1.038 sont comme ces Immortels qui défendaient le trône des Darius, l’un d’eux, qui fut honni parce qu’il croyait à la parole donnée, aurait bien mérité de ces mêmes paroles, dans cette même cour, veillé d’autres cyrards. Pierre Chateau-Jobert, Conan, fin et rugueux comme un cap de Bretagne, fut le plus libre de cette France libre ! Ce vendredi, Régis Debray nous dit que « la révolution, ce n’est pas le terrorisme », mais « une vue sur le futur » et « un projet moral et intellectuel ». C’était, à l’autre extrémité d’engagement, le même projet de Conan, qui préféra l’honneur à l’étoile dorée en s’engageant pour l’OAS. Jamais pris, jamais traître.

Pierre Chateau-Jobert est décédé le jeudi 29 décembre 2005, à 93 ans. Jean Sassi prononça son éloge funèbre, appelant la patrie sourde à la reconnaissance. Il repose à Morlaix.

Le 22 octobre 2010, à l’initiative de l’Union nationale des parachutistes, une stèle à son effigie fut inaugurée à Pau, dans l’enceinte de l’École des troupes aéroportées dont il fut l’un des créateurs. Un individu – aliéné par la propagande FLN et marxiste – ayant dénoncé « cette infamie » avec l’appui de Mediapart, aucun édile de la République n’eut le courage de venir saluer sa mémoire. Tous frémirent : de Martine Lignières-Cassou, maire, issue de pied-noir, à Hervé Morin, ministre replié sur son siège éjectable. Tous portés pâles. Voilà son plus bel hommage.

Car Conan restera pour l’éternité de « cette confrérie de rebelles », de ces héros qui risquent sans compter et surgissent parfois de notre glèbe pour « relever l’honneur » et pour « reforger la nation ». Que nos jeunes s’inspirent de lui ! Les vrais héros ne bombent pas le torse.

Pierre Arette

* Dans son livre Présumé Jean Moulin (Grasset, 2006, p. 776), l’historien Jacques Baynac évoque l’éventuelle arrestation de Daniel Cordier par les Allemands autour du 14 juin 1943, une semaine avant la capture de Jean Moulin.

 

( 22 octobre, 2020 )

Les « beurs » et la Kalachnikov

 

Lu sur « actionfrancaise.net »

 

 

Aujourd’hui bien oublié, dans le second septennat Mitterrand, l’Iman Khomeiny tenta une stratégie de Djihad – guerre sainte – pour la conquête du Maghreb à partir de la France. Elle allait avoir des conséquences dramatiques que nous payons encore et la décapitation de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie à Conflans ‚vient nous le rappeler. Pour comprendre l’engrenage, il faut se souvenir de pourquoi Khomeiny voulait cette conquête du Maghreb, comment il comptait s’y prendre et avec qui.

Donc, Pourquoi ?

Nous l’avons vu dans la rubrique France, maison de la guerre, il est impératif d’utiliser le bon vocabulaire si l’on veut comprendre l’Islam qui a désigné la France comme son ennemi. Nous avons vu qu’il ne fallait pas se laisser embrouiller par des ruses comme celle de la Maison de la trêve et c’est aussi le cas pour le terme Djihad. Tous les drogués au « pasdamalgame » nous expliquent que la « guerre sainte » des musulmans est spirituelle. Pauvres nigauds de démocrates ignorant que si le terme de Djihad a pu avoir une connotation spirituelle, ce n’est qu’a partir du XI° siècle, une fois l’expansion islamiste achevée. Les mystiques ont alors ajouté au Djihad une seconde signification, non plus belliqueuse mais spirituelle afin de se débarrasser de « l’ennemi intérieur », en réformant les mœurs. Puis des penseurs modernes (comme Sayyid Qutb, 1906 – 1966) trouvèrent au djihad une efficacité nouvelle ; spécialement dans les sociétés musulmanes (la maison de la Paix) il pourra désigner la lutte à mener contre des dirigeants musulmans agissant en contradiction avec la foi. Ces « apostats » méritent la mort. Le Djihad contre les « renégats » est permis afin de préserver le caractère musulman de la société. Voilà POURQUOI les chiites voulaient s’en prendre à l’Algérie, au Maroc et à la Tunisie avant de s’en prendre aux monarchies du Golfe.

Oui mais comment ?

Il s’agissait pour les chiites de transformer la France – soit disant maison de la trêve – en base arrière terroriste. Le milieu de l’immigration musulmane servirait de vivier de moudjahidine (combattants de la guerre sainte !) capables de se noyer dans les populations francophones du Maghreb. L’importance et la souplesse des moyens de communications entre les deux rives de la Méditerranée facilitaient les infiltrations. Ne parlons pas des doubles nationalités ni des familles à cheval sur la France et le pays d’origine.

Que d’atouts pour dupliquer ce qui se faisait avec un succès indéniable en Afghanistan. La lutte au Maghreb prendrait la forme d’un terrorisme nouveau, différent de celui pratiqué par les palestiniens, les kamikazes. Des jeunes fanatisés se sacrifieront dans des attentats spectaculaires avec la certitude d’accéder au paradis. Les stratégies les plus simples sont les meilleures !

Oui, mais avec quels acteurs ?

L’idée originale fut de s’appuyer en France sur les « beurs » comme on le faisait avec les talibans en Afghanistan. La chose était possible car les « beurs » (mot mis à la mode à l’époque par la gauche bobo), ces immigrés de la seconde génération, nés en France, n’avaient plus d’identité. Coupés de la communauté islamique par leur mode de vie et par l’ersatz de culture dispensé par l’élite médiatique du pays légal, les beurs ne parviennent pas à s’intégrer à la communauté française. Même s’ils se sentent parfois assez proche de notre mode de vie, ils sont incapables de le rejoindre et finissent par le haïr. Flottant entre deux mondes, les beurs se reconstruisent une identité à la façon des « black muslins » américains, (organisation fondée en 1930 et à laquelle Malcom X appartint). Ils sont incapables de rejoindre l’Islam traditionnel de leurs parents ayant constitué « l’immigration de travail » d’origine. D’ailleurs ils méprisent leur Islam traditionnel, intériorisé par la coutume dans une Algérie francisée, et c’est pourquoi les petits beurs se fabriquent un Islam révolutionnaire.

En revanche le fondamentalisme de Khomeiny répondait psychologiquement à leur angoisse identitaire. Moins authentiquement musulmans que leurs parents, les beurs se donneront l’impression d’être plus fidèles qu’eux à l’Islam en évacuant le contenu spirituel du Djihad. Comment ? D’abord par une révolte contre le matérialisme et la religion laïque, ensuite en s’opposant à l’Islam traditionnel de leurs parents qu’ils accusent de passivité. Voilà pourquoi les beurs se laissèrent si facilement endoctriner, enrégimentés par les prédicateurs iraniens venus en France. Sachons que les chiites sont estimés à un nombre se situant entre 150 à 250.000 sur le territoire français… Les jeunes beurs passés à l’apprentissage de la Kalachnikov et au principe du terrorisme islamique allaient donc pouvoir s’en prendre aux gouvernements du Maghreb et étendre l’influence Chiite sur les territoires sunnites. Voilà pourquoi la stratégie de l’Iman Khomeiny était non seulement crédible mais en passe de réussir.

Les chiites déroulèrent leur stratégie. Les démocrates français eux, n’y virent que du feu et continuèrent de s’emmêler les pieds dans le tapis d’une intégration républicaine de type « Touche pas à mon pote ». En revanche ce fut la panique dans la maison de la paix sunnite ! On le comprend… Les pays du Maghreb seraient les premiers touchés et viendraient ensuite les pays du Golf. Ils devaient réagir. Ils réagirent, et la France commença d’en payer le prix…

Germain Philippe (à suivre)

( 15 octobre, 2020 )

Quand Staline s’alliait à Hitler

 

Lu sur « Je Suis Français »

Le 23 août 1939, le traité de non-agression entre l’Allemagne nazie et
l’URSS révélait une étrange complicité entre les deux totalitarismes.

Quand Staline s’alliait à Hitler dans histoire XVMf05c6cd6-c4c4-11e9-b04c-11f85bf6bf41-300x214

Après-guerre, les communistes ont tout entrepris pour faire silence sur le pacte Hitler-Staline.

Le 23 août 1939, un traité de non-agression est conclu à Moscou entre l’Allemagne et l’Union soviétique, signé par leurs ministres des Affaires étrangères respectifs, l’Allemand Ribbentrop et le Russe Molotov.

Staline est hautement satisfait, tout comme Hitler : chacun des deux est persuadé de jouer gagnant. Le chancelier du IIIe Reich parce qu’il veut attaquer la Pologne avant de s’en prendre à l’Europe de l’Ouest et que ce pacte lui garantit la paix à l’est. Le maître du Kremlin parce que le traité éloigne la menace d’un conflit avec l’Allemagne et lui accorde un délai pour renforcer l’Armée rouge, mais surtout parce que l’accord contient des clauses secrètes qui prévoient le partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’Union soviétique, et l’annexion par cette dernière des trois pays Baltes et de la Bessarabie, région de Roumanie limitrophe avec l’URSS.

Le traité fait scandale dans les démocraties occidentales, provoquant l’interdiction du PCF, mais la suite s’enchaîne mécaniquement. Le 1er septembre, les Allemands envahissent la Pologne, ce qui conduit la France et l’Angleterre, le 3 septembre, à déclarer la guerre à Berlin. Le 17 septembre, l’Armée rouge envahit à son tour la Pologne, qui est totalement occupée le 27 septembre. Le lendemain est signé un second traité germano-soviétique, « d’amitié et de délimitation des frontières » : la Pologne disparaît en tant qu’État.

e6a0f4e2-c5c2-493b-ad6b-f2bb178f32c1-204x300 dans histoire

« Loin d’être un détail ou une curiosité, le pacte germano-soviétique est essentiel pour comprendre la Seconde Guerre mondiale, mais aussi, plus généralement, l’histoire de l’Europe au XXe siècle », souligne Roger Moorhouse. Cet historien britannique consacre une solide étude au
pacte Hitler-Staline, analysant le cynisme absolu des deux dictateurs, la parenté idéologique et politique, par-delà leurs différences, entre le communisme et le nazisme, les conséquences à long terme de cet accord puisque l’URSS, entrée en guerre contre le Reich en 1941 et victorieuse en
1945, mettra la main, à travers les communistes locaux et en s’appuyant sur l’Armée rouge, sur les pays que lui avait attribué le traité de 1939. À l’ouest, après-guerre, les communistes ont tout entrepris pour faire silence sur le pacte Hitler-Staline. En Pologne et dans les pays Baltes, ce forfait n’a jamais été oublié.   ■

Le Pacte des diables. Histoire de l’alliance Staline et Hitler (1939-1941), de Roger Moorhouse, Buchet-Chastel, 508 p., 26 €.

Jean Sévillia

www.jeansevillia.com

( 16 juillet, 2020 )

Ce qu’il vaut mieux connaître avant de parler de Sainte-Sophie

Voici une étude intéressante et instructive publié sur le blog d’Etienne Copeaux, la presse « officielle » ayant trop tendance à raconter n’importe quoi sur l’histoire de la Turquie moderne.

 

 

Il est un peu agaçant de voir les médias découvrir subitement certains sujets, dont ils font une « nouveauté » simplement parce qu’ils sont nouveaux pour eux. Il en est ainsi la restitution de Sainte-Sophie au culte musulman, ce 11 juillet 2020. Erdogan franchirait pour l’occasion un pas important dans la destruction de la laïcité instaurée par Atatürk, laissant entendre, comme chaque fois, qu’avant Erdogan tout était pour le mieux, la Turquie étant bien entendu, comme le veut une certaine légende du XXe siècle, « le seul pays musulman laïque », et Atatürk étant perçu, encore et toujours, comme le modernisateur, celui qui a extrait la Turquie de l’obscurantisme.

On ne le dira jamais assez : Atatürk est celui qui a entériné le génocide des Arméniens (1915) et les premières expulsions de chrétiens orthodoxes (1914, puis 1923), il est celui qui a fondé une république prétendument laïque mais seulement alors qu’elle avait été « débarrassée de ses éléments allogènes » (l’expression est de son ami l’anthropologue suisse Eugène Pittard). « Allogènes », c’est-à-dire non musulmans. Il faut rappeler encore que tous les « échanges de population » et autres expulsions de masse de l’époque, que ce soit avant ou après l’instauration de la république, étaient fondés sur des critères religieux et non linguistiques ou « ethniques ». Ainsi, lors du « Grand Échange » de 1923 ont été expulsés d’Anatolie vers la Grèce les « Grecs » qui en réalité étaient des orthodoxes turcophones, et expulsés des Balkans vers l’Anatolie les « Turcs », en réalité Bosniaques et Epirotes musulmans qui ne parlaient pas un mot de turc.

Bref, la république de 1923 a été créée comme la maison commune des musulmans de la région. Le processus a été complété, comme chacun sait, par des pogroms anti-juifs en 1934, l’expulsion massive des orthodoxes d’Istanbul (c’était alors encore une ville « grecque ») entre 1955 et 1964, et enfin l’expulsion des orthodoxes du nord de Chypre, manu militari, en 1974. En ce 25e anniversaire de Srebrenica, il est bon de rappeler que la Turquie a perpétré un parfait nettoyage ethnique tout au long du XXe siècle, y compris par génocide.

En 1935, la transformation de Sainte-Sophie en musée par Atatürk n’est donc qu’un petit jouet, un hochet, comme d’autres mesures, agité pour abuser les Occidentaux naïfs qui ont oublié tout le reste, tout ce que j’ai énuméré ci-dessus, grâce à ce geste qualifié aujourd’hui d’ « apaisant », de « moderne » et que sais-je encore.

La passion actuelle des médias pour Sainte-Sophie me met en rage et voici pourquoi : en 1974, juste après l’invasion du nord de Chypre, l’armée turque et les milices d’extrême-droite qui l’accompagnaient ont réalisé un immense « travail », à la main s’il vous plaît, à coups de masses. Il s’agit de la destruction systématique – et souvent de la profanation – de toutes les tombes de tous les cimetières orthodoxes du nord de l’île, dont les Chypriotes grecs avaient été expulsés – une sorte de génocide des morts. Et je ne parle même pas de la profanation des églises. S’agissant des cimetières, c’est un crime anthropologique majeur, perpétré froidement, jamais dénoncé par les Européens pointilleux sur les questions de « laïcité ». Nous avons visité et photographié ces cimetières de la désolation au cours de nos investigations entre 1995 et 2005. Vous pouvez aller les voir. Nous en avons fait un chapitre entier de notre livre Taksim, des articles, des interventions lors de colloques. Mais cela n’a jamais soulevé de scandale. Car la « Turquie laïque » est notre alliée. [Le chapitre en question est accessible par ce lien].

Amis journalistes, analystes et commentateurs, Recep Tayyip Erdogan ne représente absolument pas une rupture par rapport aux gouvernements « laïques » qui l’ont précédé. Tout simplement, il est au bout d’une chaîne, d’un processus qui a commencé vers 1950. Déjà dans les années 1990, les dirigeants, civils ou militaires, y compris laïques, ne se gênaient pas pour faire la prière musulmane au cours de cérémonies officielles. Après le coup d’Etat de 1980, les généraux qui ont gouverné le pays – généraux d’une armée dite à l’époque « gardienne de la laïcité » – ont rendu l’enseignement religieux (musulman sunnite, cela va sans dire) obligatoire et le récit historique enseigné aux écoliers a été conçu pour que le sentiment d’appartenance soit à la fois turc et musulman. C’est le début de la mise en œuvre de la « synthèse turco-islamique ». En 1956, le premier ministre Adnan Menderes avait proclamé « La nation turque est musulmane » et aucun dirigeant, fût-il laïque, ne l’a contredit par la suite.

Ne pas replacer l’épisode actuel de la restitution de Sainte-Sophie au culte musulman, c’est commettre une lourde erreur d’appréciation sur la Turquie. Le point de vue des Occidentaux qui voient en elle « le seul pays musulman laïque » prouve seulement que la propagande kémaliste a merveilleusement fonctionné, continuellement, depuis les années vingt.

Sur le plan historique, l’acte d’Erdogan concernant Sainte-Sophie ne peut être compris si l’on néglige le rôle de la prise de Constantinople, en 1453, comme événement fondateur de l’identité nationale turque-musulmane.

A l’époque où j’ai étudié le récit historique scolaire, tel qu’enseigné entre 1931 et 1993, j’avais identifié cinq événements fondateurs de la nation, repérés dans le récit grâce à des signaux sémantiques facilement repérables. Ils définissaient une identité qu’on peut qualifier de « kémaliste » et jalonnaient un récit se déroulant d’est en ouest, une longue marche des Turcs de l’Asie centrale à l’Europe. Il s’agit de (1) la migration des Turcs hors de la Mongolie, (2) la culture des stèles de l’Orkhon (VIIIe siècle), (3) la fondation d’Etats turco-musulmans en Transoxiane (XIe-XIIe siècle), (4) la bataille de Malazgirt (ou Mantzikert, 1071) qui a « ouvert l’Anatolie aux Turcs », et (5) la bataille des Dardanelles (1915), qui ouvre la saga de la Turquie moderne, sous commandement de Mustafa Kemal, futur Atatürk. Le récit de chacun d’entre eux était assorti de références à Atatürk, pour bien montrer que la Turquie était prédestinée à devenir le pays du Père fondateur, un pays républicain et laïque.

Puis est venue s’ajouter à cette vision une série de remarques, disséminées dans tout le récit, qui faisait désormais des Turcs un peuple prédestiné à l’islam. Les Turcs devenaient « les boucliers et les fers de lance de l’islam », transformant un islam sclérosé en un islam « tolérant ». Je n’invente rien et ce n’est pas non plus une invention d’Erdogan. Ce caractère turco-musulman du récit historique s’est mis en place vers 1988-1989. Erdogan est un produit de cette éducation.

Dans ma thèse, en 1994, j’émettais une hypothèse, que je n’ai cessé de développer et mettre à jour dans des articles puis dans mon blog : un sixième événement fondateur allait s’intercaler parmi les autres, la prise de Constantinople et de sa basilique Sainte-Sophie, événement que l’on dénomme « Fetih », terme qui signifie littéralement « ouverture à l’islam ». Ce mouvement est apparu au grand jour en 1953, lors du cinquième centenaire de la Fetih. Depuis, les manifestations d’islamistes, devant Sainte-Sophie, pour réclamer sa restitution au culte musulman ont été récurrentes. L’éphémère gouvernement islamiste de Necmettin Erbakan (1966-1997) avait promis cette restitution, mais il n’en a pas eu le temps. Erdogan l’a fait. Le sixième événement fondateur est en place. Dans plusieurs textes de mon blog, j’examine comment Erdogan a transformé également le sens de cet autre événement fondateur qu’est la bataille de Malazgirt (voir liens ci-dessous).

Mehmet le Conquérant et Sainte-Sophie. Remarquer que Sainte-Sophie est descendue de sa colline, et que les minarets sont déjà là avant même la conquête… (imagerie national-islamiste)

J’ai déjà dit et écrit tout cela très souvent, j’ai bien conscience de me répéter comme un perroquet. Pour aider à la compréhension de l’événement, je me permets d’ajouter ci-dessous un extrait de ma thèse, soutenue en 1994, publiée par CNRS-Editions en 1997 et 2000. Ces pages vous permettront de comprendre ce qu’un écolier turc peut avoir en tête. Ce qu’Erdogan lui-même a appris à l’école.

Voici donc, tels quels, ces paragraphes écrits en 1994. Mes ajouts actuels sont entre crochets.

L’église Sainte-Sophie (Ayasofya), symbole même de Constantinople, est étroitement mêlée à l’histoire de la prise de la ville; mais elle est aussi devenue un symbole de la Fetih par sa transformation immédiate en mosquée; presque cinq siècles plus tard, elle est devenue un symbole du laïcisme kémaliste par sa conversion en musée en 1935. Ces deux gestes historiques encadrent l’histoire d’Istanbul comme capitale de l’empire ottoman. Les manuels scolaires actuels [début des années 1990] évoquent presque tous le premier événement concernant l’église, souvent avec emphase, et taisent tous le second. Même les manuels d’histoire contemporaine (manuels d’Atatürkçülük) [entièrement consacrés à Atatürk], dans leurs chapitres portant sur l’application des principes du kémalisme, sont muets sur la question de Sainte-Sophie 1.

D’un point de vue kémaliste, la chose est étonnante; de même que la similitude de dates entre la bataille de Malazgirt et la Grande offensive de 1922 donnait une occasion toute trouvée d’allusion à Atatürk, les deux changements de statut de Sainte-Sophie auraient, là aussi, permis un rapprochement et une insertion kémaliste [càd les allusions anachroniques à Atatürk dans le récit historique] à l’issue du chapitre sur la Fetih, évoquant par exemple, comme en d’autres occasions, la volonté laïcisante du Gazi [le Vainqueur : c'est l'un des titres d'Atatürk]. L’abstention constatée révèle l’existence d’un tabou sur la question de Sainte-Sophie et, à travers elle, sur la prise de Constantinople 2. Il existe, dans les milieux musulmans fervents de Turquie, un fort courant en faveur de la réhabilitation de Sainte-Sophie en mosquée. Cette revendication était le fait du Millî Selâmet Partisi (droite religieuse) avant le coup d’Etat de 1980, devenu aujourd’hui le Refah Partisi. Elle a été fortement réactivée par la prise de la mairie d’Istanbul – souvent qualifiée de Fetih, d’ailleurs – par le Refah lors des élections municipales de mars 1994 [le nouveau maire était Recep Tayyip Erdogan]. Ce courant utilise comme slogan un hadith[une parole] du Prophète :

Constantinople sera prise, évidemment. Quel brave commandant, celui qui la prendra ! Quels braves soldats, ceux qui seront sous ses ordres !”.

Sa confiscation par un courant politique en fait une parole religieuse fortement connotée 3; pourtant, elle s’insère, depuis peu, dans le discours scolaire.

Contre toute apparence, le nom même d’Ayasofya (Sainte-Sophie) est symbole d’islamité pour nombre de Turcs, qui n’y perçoivent plus aucune référence chrétienne. Les Turcs vivant en Europe osent librement ce qu’ils ne peuvent espérer pour l’instant en Turquie, et baptisent certaines de leurs mosquées du nom paradoxal de Ayasofya Camii (mosquée Sainte-Sophie) 4. On peut y voir à la fois l’effet et la cause d’une perte de sens, ou d’un changement radical de sens, lui-même très signifiant, de la locution Ayasofya qui, de plus, est formulée en grec. Plus encore, dans un processus qui vise à reconstituer en Europe un environnement rappelant la Turquie, un grand nombre de mosquées sont baptisées Fatih [le Vainqueur, celui qui a réalisé une fetih], dénomination qui ne peut renvoyer qu’au vainqueur de Constantinople [Mehmet le Conquérant], mais évoque, au-delà de l’événement, la victoire de l’islam 5.

Peut-on voir dans cette perception de l’église Sainte-Sophie la pérennité des traditions turques, analysées par Stéphane Yerasimos 6 ? Dans le Récit de l’histoire de Constantinople depuis le commencement jusqu’à la fin, il est dit que

Le second Héraclius obtient de Mohammed la reconstruction de la coupole de Sainte-Sophie, effondrée la nuit de sa naissance. Et le Prophète donne seulement son autorisation parce que, comme dit le Durr-i meknun, ses fidèles y feront un jour leur prière.” Sainte-Sophie est donc considérée, dans la légende, comme un “temple de Dieu soustrait à l’empire et rendu à la communauté des croyants 7.”

On ne peut que constater que le fameux hadith du Prophète, la légende et l’interprétation des partis religieux actuels se rejoignent, et font de la prise de Constantinople et de la transformation de Sainte-Sophie en mosquée un événement prédestiné; dans cette optique, la laïcisation du bâtiment est un véritable sacrilège.

Tout cela montre que la prise de Constantinople est un événement vénéré par les religieux et par la droite; d’ailleurs, l’anniversaire de la Fetih ne donne pas lieu à une commémoration officielle [c'est chose faite sous Erdogan] 8. Ce sont surtout les partis religieux ou d’extrême-droite qui en rappellent le souvenir, même dans les milieux turcs d’Europe 9. Inversement, on constate que les milieux kémalistes officiels n’osent pas se prononcer sur la dimension religieuse de la Fetih, dans les manuels d’histoire,puisque l’évocation de la laïcisation de l’église Sainte-Sophie en 1935 est fort rare. Tout porte à croire que le kémalisme a lui-même conscience de l’aspect sacrilège de cette mesure, ce qui expliquerait qu’elle n’est pas ou guère évoquée dans ses propres écrits.

Pour terminer cette évocation des symboles dont sont chargées la ville et l’église, il faut encore ajouter que Sainte-Sophie a une valeur particulière dans l’affect grec; le projet des religieux turcs de la rendre au culte musulman, particulièrement depuis que le Refah a emporté la mairie d’Istanbul, provoque en Grèce des réactions outrées. Voici un extrait du journal O Typos, du 30 avril 1994 (traduit par Catherine Aslanidis) :

Nous ici, nous entretenons et embellissons les mosquées et les bains ottomans et eux, ils veulent faire de Sainte-Sophie… une mosquée !!! Nous parlons des Turcs, bien entendu. Savez-vous combien de mosquées nous entretenons en Grèce avec les deniers des monuments grecs ?

Quarante-et-une, s’il vous plaît !!! Et avec ça, nous entretenons 17 hamams, 4 bazars, 3 monuments funéraires, 4 ouvrages fortifiés, 8 aqueducs et 5 demeures seigneuriales !

Ce ne sont pas eux qui ont tort, mais nous, qui n’avons pas laissé les mosquées tomber en ruines pour qu’on soit débarrassés de leur audace 10.”

Ce bref examen de la charge affective de la ville et de l’église était un préalable indispensable pour aborder l’examen du discours scolaire sur la prise de Constantinople. La Fetih n’est pas reliée au présent par une évocation de dates, comme l’a été Malazgirt; au contraire, elle est l’occasion d’un renvoi au passé; d’un point de vue strictement turc, elle est l’aboutissement de la victoire de Malazgirt [1071], un parachèvement de conquête territoriale; alors que d’un point de vue musulman, elle est la réalisation d’une prophétie. La Fetih n’est pas un événement dans lequel le présent kémaliste s’enracine, mais un acte de foi qui doit inspirer d’autres fetih, d’autres djihad, dans lesquels les Turcs doivent continuer de montrer qu’ils combattent à la tête de l’islam.

1 Ont étés consultés: B. Bilgin, |lkokullar |çin Din Kültürü ve Ahlâk Bilgisi, Istanbul, MEB, 1987; M.K. Su, A. Mumcu, Lise ve Dengi Okullar |çin Türkiye Cumhuriyeti |nkılâp Tarihi ve Atatürkçülük, Istanbul, MEB, 1989; ∑. Kalaycı, |lkokullarda Atatürkçülük. Sınıf 4-5, Istanbul, 1988.

2 Ce n’est que dans les leçons sur l’empire byzantin, et dans certains manuels seulement, que le statut actuel de Sainte Sophie est évoqué; mais un seul ouvrage signale que la conversion en musée est due à une initiative d’Atatürk, et en précise la date (Oktay, Lise II, 1989, p. 34); voir chapitre 11, IV, à la fin de l’étude du cas de Byzance.

3 Voir, dans “Turquie, la croisée des chemins”, REMMM, 50, 1989, p. 170, une photographie de P. Vesseyre montrant des partisans du MSP réclamant la transformation de Sainte-Sophie en mosquée. Sur une banderole figure le portrait de Mehmet II et le hadith en question.

4 Par exemple à Tuttlingen (Allemagne), une mosquée dépendant du DITIB (Diyanet IÒleri Türk-|slâm Birlifii); cf Türkiye, 22 décembre 1992.

5 Mosquées de Nuremberg, Bruxelles, Helmond, Krefeld, Lübeck, Mölln, Neustadt, Nurtingen, etc.

6 S. Yerasimos, La fondation de Constantinople et de Sainte-Sophie dans les traditions turques, Istanbul, Paris, 1990.

7 S. Yerasimos, o.c., p. 161. Le symbolisme de Sainte-Sophie était tel, dans l’islam turc, que les pieux d’Istanbul y célébraient, si possible, l’anniversaire de la première révélation, “nuit du destin”, du 26 au 27 ramazan de chaque année.

8 Sauf pour le cinquième centenaire pour lequel s’est constituée une Association pour la célébration de la conquête de Constantinople. Cf |.H. DaniÒmend, La valeur humaine et civilisatrice de la conquête de Constantinople, Istanbul, 1953.

9 Cf les comptes rendus de ces commémorations dans Türkiye, 13 juin 1990, 29 et 30 mai 1991, 30 mai, 1er et 2 juin 1992, et surtout fin mai-début juin 1994. La lourde connotation du mot fetih est illustrée par le titre de la chronique d’Ömer Öztürkmen du 2 juin 1992, “Fatihin fethi gibi bir fethe” où l’anniversaire de 1453 est associé à la nécessité de vaincre en Bosnie, en Palestine, dans le Caucase.

10 O Typos, 30 avril 1994; trad. C. Aslanidis; la Turquie n’est pas en reste pour dénoncer les négligences grecques dans la protection du patrimoine ottoman; cf la plaquette du Türk Kültürüne Hizmet Vakfı (Fondation pour servir la culture turque) intitulée The Problem of Protection of the Ottoman Turkish Architectural Heritage in Greece, Istanbul, 1992.

Le chapitre complet de ma thèse sur la prise de Constantinople est accessible par ce lien .

Ma thèse, légèrement abrégée, a été éditée sous cette référence :

Espaces et temps de la nation turque. Analyse d’une historiographie nationaliste, 1931-1993, Paris, CNRS-Editions, 1997

ainsi que

Une Vision turque du monde, à travers les cartes, Paris, CNRS-Editions, 2000.

Ces deux ouvrages sont épuisés depuis longtemps. Malheureusement, l’éditeur n’a jamais accepté d’en faire une réimpression.

Etienne Copeaux

( 16 juillet, 2020 )

Le 14 juillet… Rétablir la vérité historique, tout simplement.

 

Lu sur le blog de Jean-Philippe Chauvin

 

Cette année, la célébration du 14 juillet est… minimale, covid-19 oblige. Mais n’est-ce pas l’occasion, justement, de renouer avec l’étude de l’histoire, pas forcément celle des manuels de l’éducation nationale (parfois bien mal nommée…), mais celle qui cherche à connaître, à vérifier, à comprendre et, parfois, à éviter les pièges tendus par l’actualité et les rumeurs qui, elles non plus, ne s’arrêtent jamais, au grand dam de l’intelligence et de la mesure. Les royalistes, comme le rappelait le philosophe Pierre Boutang, « n’ont plus de querelle avec le 14 juillet » devenu une célébration de l’armée et de la nation française plus encore que de la République, mais ils sont attachés à ne pas laisser dire n’importe quoi et soucieux de rétablir quelques vérités, non par esprit de revanche, mais par souci d’exactitude et pour démonter quelques mythes sur lesquels s’appuie le Pays légal pour justifier sa domination sur le pays tout entier…

 

Le 14 juillet est devenu fête nationale au début de la IIIe République, après un débat fort animé le 8 juin 1880. Il est savoureux de lire, avec le recul, le propos du rapporteur de la proposition de loi, le dénommé Antoine Achard (député radical de la Gironde), et d’en montrer, au vu des connaissances historiques qui ne sont pas toujours en concordance avec l’idéologie, les limites et les contradictions : « Les grands, les glorieux anniversaires ne manquent pas dans notre histoire. Celui qui vous est désigné est mémorable à double titre ; il rappelle en effet la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 et la grande Fête de la Fédération célébrée le 14 juillet 1790. La prise de la Bastille qui fut le glorieux prélude, le premier acte de la Révolution a mis fin au monde ancien et, en ouvrant les portes de la rénovation sociale, a inauguré le monde nouveau, celui dont nous voyons l’aurore, celui qui s’édifie, lentement mais sûrement, le monde de la justice et de l’humanité, de l’égalité des droits et des devoirs.

 

La Fête de la Fédération a fait le monde moderne. En mettant en contact sympathique des populations jusqu’alors étrangères les unes aux autres, de races, d’origines différentes, distinctes par les mœurs, par le langage, par les lois ; en les groupant dans une grande manifestation pacifique, en leur apprenant en un mot à se connaître et à s’aimer, la Fête de la Fédération a fondé, sur des bases indestructibles, l’unité de la patrie ». D’ailleurs, c’est ce dernier événement que la fête nationale est censée rappeler, en priorité, plus encore que le premier, fort controversé…

 

Quelques décennies après, l’historien monarchiste Pierre Gaxotte (1895-1982) répliquait, à sa façon, à ce discours par un texte ironique, publié dans l’été 1939, quelques jours avant le début de la Seconde guerre mondiale : « Le 14 juillet est devenu la fête de l’unité française. Devenu, ou plutôt redevenu. Historiquement et légalement en effet, notre 14 juillet ne commémore pas la délivrance des faux-monnayeurs et des satyres qui étaient emprisonnés à la Bastille, mais bien la fête de la Fédération qui eut lieu, en 1790, au Champ-de-Mars.

 

(…) Quoique agrégé d’Histoire, M. Daladier avait, par prudence, recouru à la science de M. le Directeur des Archives nationales (…). Je ne m’explique pas comment, à eux deux, ils ont pu commettre, dans leur reconstitution, deux énormes oublis.

1° La fête de la Fédération consista d’abord en une messe solennelle chantée par un évêque. Cette année, pas de messe. 2° Pour la présider, il y avait un roi, circonstance importante et nécessaire. Un roi, monsieur le président, un vrai roi à fleurs de lys, avec sa femme, son fils, sa fille et sa sœur. Puisque vous vouliez que votre fête révolutionnaire et commémorative de l’unité française fût exacte, il fallait y mettre le roi. Il fallait rétablir la monarchie. Sinon, ce n’est plus de l’histoire, c’est du roman ». Il est vrai que les deux « 14 juillet » se sont déroulés quelques années avant la République, en un temps où cette idée même apparaissait incongrue en France, et que, au grand dam de nos républicains, les deux se sont faits aux cris de… « vive le roi », y compris pour mieux, dans celui de 1789, violer la loi…

 

Car, malgré les accents lyriques du député Achard, le 14 juillet 1789 ne fut pas vraiment glorieux et il n’y a pas de quoi s’en vanter. Il est d’ailleurs amusant de constater que nos officiels de la République célèbrent une émeute dont ils se seraient effrayés à l’automne 2005 et qu’ils ont réprimé de toutes les forces de la République à l’automne 2018, quand les Gilets Jaunes reprenaient les gestes de la révolte… Comment, ainsi, dénoncer les désordres des banlieues quand on glorifie un épisode d’une violence aveugle et, à l’origine, si peu politique ? Il faut relire ce livre fort intéressant intitulé « Les secrets de la Bastille tirés de ses archives » et écrit par l’historien Frantz Funck-Brentano dans les années 30, et qui remet un peu les choses au point : après le pillage des dépôts d’armes des Invalides (28.000 fusils et 24 canons), l’émeute se déplaça vers la Bastille pour y aller chercher la poudre qui s’y trouvait, et pas vraiment pour aller libérer les prisonniers qui y étaient enfermés (au nombre de … 7… : connaissez-vous beaucoup de prisons aujourd’hui qui n’accueillent que ce petit nombre de personnes ?). Funck-Brentano écrit : « Il faut bien distinguer les deux éléments dont se composa la foule qui se porta sur la Bastille. D’une part une horde de gens sans aveu, ceux que les documents contemporains ne cessent d’appeler « les brigands » et, d’autre part, les citoyens honnêtes – ils formaient certainement la minorité – qui désiraient des armes pour la constitution de la garde bourgeoise. La seule cause qui poussa cette bande sur la Bastille fut le désir de se procurer des armes. (…) Il n’était pas question de liberté, ni de tyrannie, de délivrer des prisonniers, ni de protester contre l’autorité royale. La prise de la Bastille se fit aux cris de : Vive le Roi ! tout comme, depuis plusieurs mois en province, se faisaient les pillages de grains ».

 

Je passe sur les différents épisodes de la journée relatés dans cet excellent petit bouquin. Mais il n’est pas inintéressant d’évoquer un élément souvent oublié dans les manuels d’Histoire (trop anecdotique, sans doute) qui montre un « autre » aspect de ce 14 juillet 1789 : « Une jolie jeune fille, Mademoiselle de Monsigny, fille du capitaine de la compagnie d’invalides de la Bastille, avait été rencontrée dans la cour des casernes. Quelques forcenés s’imaginèrent que c’était Mademoiselle de Launey (M. de Launey, ou Launay, était le gouverneur de la Bastille). Ils la traînèrent sur le bord des fossés, et, par gestes, firent comprendre à la garnison qu’ils allaient la brûler vive si la place ne se rendait. Ils avaient renversé la malheureuse enfant, évanouie, sur une paillasse, à laquelle, déjà, ils avaient mis le feu. M. de Monsigny voit le spectacle du haut des tours, il veut se précipiter vers son enfant et est tué par deux coups de feu. (…) Un soldat, Aubin Bonnemère, s’interposa avec courage et parvint à sauver la malheureuse enfant ».

 

La Bastille se rendit sans vraiment combattre et le gouverneur, malgré les promesses, fut massacré et sa tête fichée au bout d’une pique : c’était la première à tomber, la première d’une liste fort longue…

 

Ce livre donne d’autres indications intéressantes et qui rompent avec « l’histoire sainte » de la prise de la Bastille : en particulier les textes relatant l’événement dus à Saint-Just et à Marat, révolutionnaires insoupçonnables de tendresse pour l’Ancien Régime et qui offrent quelques surprises à leur lecture… Quant à la liste définitive des « vainqueurs de la Bastille », elle comptera près de 900 noms (863 selon Funck-Brentano), ce qui est fort loin des foules ou du « peuple de Paris » évoqués par les manuels d’Histoire (ou d’histoires ?)…

 

Le dramaturge Victorien Sardou, dans sa pièce « Rabagas », écrit ceci, qui résume bien l’affaire : « Mais alors à quoi distingue-t-on une émeute d’une révolution ? L’émeute, c’est quand le populaire est vaincu…, tous des canailles. La révolution, c’est quand il est le plus fort : tous des héros ! » : si, dans cette affaire, le « populaire » fut en définitive peu présent et représenté le jour même, la formule n’en donne pas moins une leçon à méditer, pour l’historien comme pour le politique…

Jean-Philippe CHAUVIN

( 17 mai, 2020 )

« Jeanne d’Arc, un miracle français »

 

Lu sur « Je Suis Français »

 

« Aucune figure n’émerge de l’histoire du Moyen Âge avec la même clarté et la même vivacité. » Cet éditorial du Figaro Histoire (15.05) n’appelle pas de commentaire. Il doit simplement être lu dans un esprit de plein accord en ce mois de mai du centenaire de l’institution de la Fête Nationale de Jeanne d’Arc et de sa canonisation.  « Jeanne d’Arc, un miracle français » dans histoire Logo-Je-Suis-Français-Copie-Copie

2VQr1Cd-_400x400 dans histoire

C’est la plus incroyable des histoires. Il y a du merveilleux, des secrets, des mystères, de la gloire et des larmes. Des prodiges d’héroïsme, un concert de lâchetés. Il y a des batailles et des chevauchées, des exploits de chevalerie dignes d’une épopée, des retournements de situation qui réduisent à rien la rhétorique des habiles et des raisonnables, des surprises qui font croire au miracle. Elle s’achève au bout de deux ans dans les flammes d’un bûcher où meurt une jeune fille de dix-neuf ans en prononçant le nom de Jésus.

On s’y perd parfois dans la complexité de l’époque comme dans la plus profonde des forêts. Il y a deux rois, un régent, un cardinal, deux ou trois papes, et l’on peut, en une journée de cavalcade, changer plusieurs fois d’obédience entre Bourguignons, Armagnacs et Anglais. On y croise des saints et des anges, des courtisans vêtus de brocart, des docteurs de la loi à col d’hermine, des paysans et des chevaliers, des religieux et des soudards, des bâtards grands seigneurs et des princes dégénérés. Des collaborateurs qui se croient patriotes, des résistants plus soucieux de leurs querelles que de bouter l’Anglais hors de France.

On s’y émerveille de la fraîcheur de la jeunesse qui chevauche dans l’odeur d’herbe mouillée. Du courage et de la peur surmontée. Des vies offertes et des surprises que réserve l’amitié. De l’éclat des matins de victoire, quand le bonheur est sans mesure, quand le cœur paraît près d’éclater. On s’y effraie de trouver, aux jours de tristesse, tant d’évêques prévaricateurs et de prélats stipendiés, d’officiers résignés à l’obéissance, de juges aux ordres et de notaires qui font des faux. On s’y étonne de compter sur les doigts de la main les figures par lesquelles l’honneur est sauvé.

XVMb4983234-95e3-11ea-85b0-cd29af542a7f-350x453-1-212x300On y assiste au sacre d’un roi de France dans une cathédrale pavoisée, avant d’être plongé dans les arcanes d’un procès truqué. On y est enveloppé dans les intrigues de cour, les rivalités de parti, les abandons et les défaites ; ballotté entre les calculs des politiques, la veulerie des diplomates, la trahison des clercs. On y vit des journées de captivité, des nuits passées dans les fers, le silence et le doute, la douleur de ne plus savoir ce que commande le devoir, la peur de la mort par le feu, l’égarement que suscite l’abus d’autorité. On y pleure au pied d’un bois de justice devenu l’instrument de l’iniquité, dans l’odeur âcre de la fumée.

C’est la plus incroyable des aventures: elle a changé le cours de notre histoire. Au cœur d’un drame féodal, elle place sur le devant de la scène une petite paysanne illettrée. Elle ne connaît, dit-elle, ni son «a» ni son «b», elle a dix-sept ans à peine, et elle comprend d’instinct ce qui échappait au conseil des docteurs et des sages: que son pays ne sortira de la guerre civile et de l’occupation étrangère qu’en restaurant d’abord le principe de l’autorité. Quand Jeanne quitte Vaucouleurs, le 22 février 1429, l’héritier de la couronne de France est un jeune homme de vingt-six ans peu préparé à sa tâche (il n’était que le cinquième fils de Charles VI) ; il n’est qu’un prétendant contesté. Dénué de ressources, errant, proscrit, menacé de devoir bientôt se replier en Dauphiné ou s’exiler à l’étranger. Quand elle est capturée, un an plus tard, à Compiègne, elle a fait de lui, par la victoire et par le sacre, le garant de l’indépendance de la France et la clé de sa reconquête sur le parti de l’étranger. « Du point de vue le plus terrestre, du point de vue politique, écrit avec admiration le sceptique Jacques Bainville, ce qu’il y a d’incomparable chez Jeanne d’Arc, c’est la justesse du coup d’œil, le bon sens, la rectitude du jugement. Pour sauver la France créée par ses rois, confondue avec eux, il fallait relever la royauté. Pour relever la royauté, il fallait rendre confiance et prestige à l’héritier.»

C’est le plus poignant des face-à-face. Jugée pour hérésie, schisme, apostasie, scandale, menacée d’être brûlée vive, Jeanne comparaît devant l’évêque de Beauvais, qu’assiste le vice-inquisiteur de France. Plus de quarante prélats siègent à leurs côtés: évêques ou canonistes, avocats de l’officialité, religieux ou chanoines, maîtres de l’Université. Tout au long de ses interrogatoires, sans avocat, sans conseil, elle leur tiendra tête en énonçant dans une langue claire, tranchante, imagée, les tranquilles évidences de sa foi.

Face aux grandeurs d’établissement, aux puissances du temps, à ceux qui ont «mandat» de parler, elle illustre comme personne la phrase de l’Evangile: « Je te bénis, Père, (…) d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.» (Matthieu, 11, 25). Et encore: «Et quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment: car ce n’est pas vous qui parlerez mais l’Esprit-Saint.» (Marc13, 11).

C’est la plus incroyable des histoires, et pourtant elle est vraie. Aucune figure, peut-être, n’émerge de l’histoire du Moyen Âge avec la même netteté. Aucune n’est aussi bien documentée. L’aventure de Jeanne d’Arc, cette comète dans un ciel d’encre, a fait l’objet de deux procès. Celui qui la condamna au bûcher, et celui qui, vingt-cinq ans plus tard, vit l’Eglise la réhabiliter, alors qu’étaient encore vivants nombre de témoins, d’acteurs, de sa vie et de son épopée. Cent vingt-huit d’entre eux y furent interrogés, et l’essentiel de leurs dépositions nous a été conservé, comme l’avaient été les minutes des interrogatoires de Jeanne. Elles donnent sur son enfance, sa vie, son caractère, ses actes, plus de précisions qu’on n’en a sur aucun des personnages de notre histoire. Elles nous font connaître sa fraîcheur, sa vivacité, son goût de la repartie moqueuse et son solide bon sens, son rire, ses insolences, ses doutes, ses angoisses, sa foi d’enfant, jusqu’au pied du bûcher. Elles font plus: à six cents ans de distance, elles nous font entendre sa voix. Cette voix est celle-là même de la jeunesse et de l’innocence, de la vaillance et de la générosité, de l’amour de sa terre et de l’amour de Dieu, inextricablement liés. Rarement, elle aura atteint, depuis Antigone, une telle intensité. Elle est inoubliable.

Cet article est extrait du Figaro Hors-Série «Jeanne d’Arc», disponible ici en format papier ou numérique.

12345
Page Suivante »
|