( 2 novembre, 2016 )

Une Monarchie familiale pour la France.

 

Lu sur le blog de « Jean-Philippe Chauvin »

 

L’autre jour, en terrasse d’un café parisien près de l’église Saint-Sulpice, j’ai eu comme une hallucination : en gros titre d’un journal dominical, au-dessus de la photo d’un couple souriant, l’on pouvait lire « L’hypothèse royale » ! Ainsi, tous mes vœux semblaient s’approcher de leur réalisation, et je pouvais entrevoir la fin de mon militantisme…

Et puis, j’ai regardé plus attentivement ce titre aperçu à travers la vitre et mes espoirs ont été, une fois de plus, froidement douchés : il y avait bien la photo d’un couple apparemment heureux et complice, mais le titre n’était plus tout à fait celui que j’espérais : « l’hypothèse Royal », et le couple n’était guère princier… Quelle déception !

En fait, je suis persuadé que la présentation de la couverture en appelait au subconscient monarchique des Français, suivant la formule de Georges Bernanos qui affirmait que les Français étaient naturellement monarchistes sans le savoir ou sans l’appréhender formellement : la Cinquième République n’est-elle pas, en somme, une sorte de synthèse (incomplète ?) des traditions républicaines et monarchiques, au point que Maurice Duverger pouvait qualifier celle-ci de « monarchie républicaine » ?

 Une Monarchie familiale pour la France. dans Articles de fond marty%20de%20gaulle%20adenauer

A cet égard, constatons que l’erreur de M. Mélenchon et d’une partie de la gauche (mais aussi de la droite libérale) est de croire qu’il faut poursuivre le mouvement de républicanisation qui n’est rien d’autre que l’affaiblissement de la magistrature suprême de l’Etat et de l’Etat lui-même ainsi que du Politique, mouvement qui risque de désarmer un peu plus notre pays dans (et face à) la mondialisation : car, comment se faire entendre dans un monde de libre-échange agressif et qui réalise, dans une sorte de cabriole idéologique, le programme marxiste de disparition des Etats et des classes (tout le monde devenant « d’abord » consommateur), sans un Etat digne de ce nom, source des lois et des règlements protecteurs des plus faibles ? Car il s’agit bien de cela : face à la gouvernance mondiale qui ne pense qu’en termes économiques et « de profit », il faut un gouvernement des hommes qui soit inscrit dans le long terme et dans un terreau mémoriel et patrimonial autorisant et favorisant ces racines nécessaires au développement de toute personnalité libre et « civique ».

En cela, je pense de plus en plus, au regard des inquiétudes de notre société et des défis qui l’attendent, que l’Etat « familial » est plus rassurant que cette République qui, tous les cinq ans, change de tête et ne place qu’un individu à son faîte, un homme que d’aucuns pensent providentiel quand il n’est souvent que « l’addition des mécontents » et « le refus de l’un par le vote pour l’autre » : l’élection présidentielle divise et énerve plus qu’elle ne rassure ou qu’elle ne fait espérer, et il suffit de voir la bataille de chiffonniers à droite comme à gauche pour le constater aisément !

La Monarchie royale est à la fois dynastique dans son mode de transmission et familiale dans sa représentation : la reine ou les enfants royaux, voire les oncles et tantes, « incarnent » (au pluriel, et à tous les sens de ce pluriel) les familles de la nation, avec leurs difficultés, leurs espoirs et leurs drames, et les familles du pays, d’ailleurs, s’y réfèrent, demandant parfois plus encore à la famille royale qu’à la leur propre…

jean-voeux4 dans Articles de fond

Le très républicain Régis Debray a fort bien expliqué, il y a déjà quelques années et alors même qu’il était l’un des proches conseillers de François Mitterrand, que, dans notre France contemporaine et républicaine, « il manque une famille royale » qui assumerait la représentation du pays à l’extérieur (comme la famille royale d’Angleterre avec les pays du Commonwealth) et déchargerait le gouvernement de la nécessité d’assurer « le spectacle du politique », ce qui, aujourd’hui plus encore qu’hier, éviterait la « pipolisation » de la classe politique et gouvernementale… Cela redonnerait d’ailleurs plus de crédibilité à des hommes et femmes politiques, aujourd’hui réduits à s’allonger sur le divan des animateurs télévisuels ou à poser pour faire « la une » de la presse dite populaire.

La Monarchie « à la française » n’est pas, certes, que l’image rassurante d’une famille, mais elle ne peut oublier, si elle veut être « complète », cette dimension familiale : les médias qui, faute de famille régnante en France, jouent sur l’image d’un couple, désormais plus politique que conjugal, l’ont bien compris. Alors, donnons-leur une vraie famille à photographier, à valoriser, à aimer

Il en est une qui, à Dreux, incarne la « possible monarchie »…

Jean-Philippe CHAUVIN

( 21 octobre, 2016 )

Décentralisation : réévaluer notre démarche et refonder la critique du département

Voici un article très intéressant émanant du Carrefour des acteurs Sociaux sur l’avenir des départements.

Dans la suite du Comité de Liaison pour l’Action locale et Régionale (CLAR) longtemps présidé par Loeiz Laurent, de « La Fédération » et plus généralement de l’ensemble de l’école décentralisatrice, le CAS n’a pas le département en odeur de sainteté; issu qu’est ce dernier de l’union de la doctrine jacobine et du centralisme napoléonien. Même la Restauration l’avait adopté car selon un de ses ministres il était « si pratique pour gouverner ». Même les réformes de Gaston Defferre (1982) qui se voulaient décentralisatrices l’avaient épargné et apparemment renforcé. C’est Jean Pierre Worms (un des rares députés socialistes authentiquement proudhonien) qui nous avait fait remarquer que le département héritait de compétences qui confèrent des charges et ne permettent pas de développer des projets (personnes âgées, bâtiments scolaires, routes)  alors que les pouvoirs prospectifs (culture, formation, action économique, politiques transfrontalières) allaient aux régions ou restaient aux communes.

Et qui contrôle les bénéficiaires de l’aide sociale et le chauffage des collèges contrôle les assemblées départementales. Nous avons crû (mea culpa) que les l’instauration des pays (lois Pasqua/Voynet) érigeant le « pays » en espace de projet allait enfin donner vie à une décentralisation articulée autour du couple pays/région. Le principal mérite du pays était qu’il préfigurait un mode de dévolution du pouvoir échappant aux partis politiques. Ce qui explique leur hostilité. Et le soufflé retomba sous les coups, entre autres, de l’actuel ministre de la justice et devant l’inexorable montée en puissance des intercommunalités orchestrée par l’ADCF et son directeur Nicolas Portier qui aura été un des grands architecte, sinon de l’Univers, du moins de la grands mutation du paysage des collectivités locales.

La décentralisation postule une rupture idéologique avec le référentiel jacobin ainsi qu’avec ses bras armés que sont les partis. La crise sécuritaire qui secoue la République pourrait bien faire émerger de nouvelles formes de contestation du centralisme qu’il s’agisse du poids croissant des polices municipales et demain intercommunales (dont la processus d’armement est irréversible) ou des referenda sur l’arrivée des migrants dans les collectivités. Dans nos réseaux l’intercommunalité n’avait pas bonne presse (au nom de l’autonomie communale) mais il est sans doute temps de se demander si ce n’est pas elle qui viendra à bout du département.

( 21 octobre, 2016 )

Le roman national

Voici un très bon article de Stéphane Blanchonnet comme mise au point à la suite de la polémique sur « nos ancêtres les gaulois »

Le roman national est une invention républicaine née de l’absence du roi. Il a fallu substituer à l’incarnation vivante de notre histoire qu’était le monarque, un récit mobilisateur censé donner des couleurs et de la chair au contrat social. Cette nécessité était d’autant plus grande que s’ajoutait à l’absence du roi la destruction des corps intermédiaires (provinces, corporations), éléments également fondamentaux de l’identité française sous l’Ancien régime.

Aujourd’hui, après l’accélération du déracinement entraîné par l’exode rural, la fin des terroirs et l’américanisation, après des décennies d’immigration de masse qui disloquent d’une autre manière le corps de la nation, le roman national serait plus nécessaire que jamais. Mais c’est justement le moment choisi par la République pour l’abandonner ou plutôt pour le remplacer par un roman noir, repentant, où la France n’est plus exaltée mais rabaissée.

Si l’Action française reconnaît la nécessité du roman national, qui apparaît, au même titre que le nationalisme, comme une sorte de régence en attendant le retour de la monarchie, elle en voit aussi les failles et les limites. Le récit proposé par la défunte IIIème République n’était syncrétiste que pour une part et tendait aussi à relativiser l’action déterminante des Capétiens dans la constitution de la France, notamment à travers la formule « nos ancêtres les Gaulois ».

La France est en réalité le résultat de l’action de la dynastie nationale sur une matière première gauloise ou plutôt gallo-romaine préexistante mais dont la destinée aurait pu être tout autre, aucune frontière n’étant absolument naturelle comme le rappelait Jacques Bainville. Pour les maurrassiens l’identité française se présente comme un composé dont chaque élément (le celtique, l’helleno-latin, le chrétien) compte mais qui tire son unité et sa vitalité du mouvement organisateur initié par les Capétiens, qui ne pourra être repris durablement que par eux.

Stéphane BLANCHONNET

Article paru sur a-rebours.fr et dans L’AF2000

( 1 octobre, 2016 )

Société • Hidalgo, les naturistes et les prophéties de Philippe Muray

Lu sur « lafautearousseau »
Bruno Julliard, maire-adjoint de Paris a défendu l’idée d’un camp de naturistes dans la capitale. Avec finesse et humour, Vincent Trémolet de Villers dépeint ici Anne Hidalgo comme le personnage le plus abouti de l’écrivain Philippe Muray [Figarovox – 26.09]. A vrai dire, nous avons aimé cette analyse qui tourne en dérision, en ridicule achevé, une certaine modernité indéfendable. Vincent Trémolet de Villers évoque aussi Christophe Guilluy qui constate Le Crépuscule de la France d’en haut. Viendrait-elle à s’effondrer, disparaître, céder la place, que, selon l’expression de Houellebecq à la toute fin de Soumission, nous n’aurions vraiment « rien à regretter ».   Lafautearousseau
figarovox-tremolet-villers-devecchio.jpg« Le réel est reporté à une date ultérieure », écrivait Philippe Muray. C’était il y a quatorze ans. Cette formule ferait un beau slogan pour la campagne perpétuelle d’Anne Hidalgo. C’est un monde enchanté qu’elle promeut, une éternelle île aux enfants.Dernier cadeau ? Bruno Julliard a défendu ce lundi la création d’« une zone naturiste dans la capitale »: « Paris capitale, mais Paris à poil ! », aurait-il pu ajouter. « Ça ne fait de mal à personne », a poursuivi l’adjoint au maire de Paris et c’est une revendication du groupe écologiste. Bigre ! David Belliard, coprésident de ce groupe défenseur de la planète, est encore plus précis : « On souhaite expérimenter un espace récréatif dans lequel les naturistes puissent se dénuder librement. » Ce pourrait être dans un parc, un jardin public, si l’on a bien compris. Proposons ici aux élus de Paris d’attribuer à ces braves gens une partie des voies sur berge de la rive droite. Une zone sans voiture, sans chemise et sans pantalon. À pied, en trottinette ou en Vélib, on y déambulera nu comme des vers. L’outrage aux bonnes mœurs s’arrêtera à cette nouvelle frontière et le mooning (coutume britannique qui consiste à montrer son arrière-train), laissera le passant indifférent. Il y aura inauguration (tenue de ville ?), campagne électorale sur zone où l’on pourra mesurer le degré d’implication des candidats. C’est magique et tragique : un mélange de Houellebecq et de Philippe Muray.

« Le réel ne passera pas », poursuivait ce dernier. Le réel, il faut dire, est triste comme un monospace, ennuyeux comme un lotissement, vulgaire comme un embouteillage. Plus encore, avec sa cohorte de chômeurs, de commerciaux qui roulent en diesel, de prolos qui ont la même bagnole depuis 1998 !, de banlieusards qui n’habitent pas une surface atypique en plein cœur de Paris, de « pass Navigo » qui ne goûtent pas à la poésie des « défaillances techniques » et des « incidents voyageurs » dans le RER E, le réel est dégoûtant. « Salauds de pauvres ! », lançait Jean Gabin dans La Traversée de Paris.

On préfère une vie de coulées vertes et de potagers urbains (bio), de plages estivales et de Nuit debout, de marchands de légumes oubliés et de lieux de mémoire, de restaurants végans et de galeries vides, de squares sans tabac et de salles de shoot, de burkinis et de naturistes, de barbiers « à l’ancienne » et de hipsters. Puisqu’il est impossible de remplacer l’asphalte des rues parisiennes par les surfaces souples des écoles maternelles, la mairie, heureusement, ne lésine pas sur les « alertes nécessaires ainsi que les informations et les recommandations en direction des usagers sur ce qu’il faut faire et ce qu’il vaut mieux éviter » (Muray encore). On oubliera donc ni casque ni genouillère, et « la police du plaisir sain », bras croisés et bottes de cuir, veillera au grain dans les rues de Paris. Rollers et matraque : le bonheur, c’est fluide comme une circulaire municipale.

On nous dira que le monde rêvé d’Anne Hidalgo a la plus belle ambition qui soit : découvrir « l’Autre » (ce qui déshabillé n’est pas sans risque). Tous ces efforts, cependant, créent de plus en plus de barrières : c’est aux socialistes que nous devons la restauration des octrois à l’entrée de Paris. De départ des familles en gentrification des quartiers populaires : « l’Autre » est renvoyé en banlieue quand ce n’est pas au-delà et c’est le « Même » finalement qui profite de la piétonisation des voies sur berge. Ce que dit Christophe Guilluy, dans son dernier essai, Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion) : « Si les élites et les classes supérieures vantent l’ouverture au monde et aux autres, elles érigent dans le même temps des frontières invisibles qui accentuent les inégalités spatiales et culturelles pour donner naissance à la “ville ségrégée”. Proches de l’immigré mais pas trop. »

Pour Anne Hidalgo, pourtant, les mots sont performatifs. Il suffit de les dire pour que les choses existent. « L’ennui c’est que Paris-Plage n’existe pas, écrivait déjà Philippe Muray il y a dix ans, il faut le rappeler une fois encore, sans la moindre agressivité et fermement. C’est un concept, un schéma, une idée générale, tout ce que l’on voudra ; mais pas une plage. Au mieux, une sorte de mythe urbain, une chimère, un mensonge cousu de sable blanc. »

Muray avait tout vu et ses prophéties - les passions distractives et législatives, le festivisme comme religion, « le triangle des bermudas », « la cage aux phobes », « l’adulte infantifié sur son île de rêve », la touriste blonde décapitée sur l’île de Tralala - sont si précises que l’on cherche dans ses essais l’invention d’Anne Hidalgo : présente partout, visible nulle part…

Muray avait tout vu. Tout sauf les nudistes de Paris. Il aurait sans doute modifié sa superbe formule : « Le réel est reporté à une date… postérieure. » 

Rdacteur en chef des pages Débats/Opinions du Figaro et du FigaroVox
( 8 septembre, 2016 )

Fondamentaux d’Action Française • Politique d’abord !

Cette célèbre formule de Maurras a souvent été utilisée par ses détracteurs (par ignorance ou malveillance) pour lui reprocher d’être un penseur machiavélien, voire machiavélique, qui subordonnerait tout à la politique. Cette accusation est doublement infondée. Elle l’est pour Maurras qui a toujours affirmé qu’il entendait par là que la politique était première dans l’ordre des moyens, jamais dans l’ordre des fins. Elle l’est aussi pour Machiavel, qui donne des conseils de technique politique au Prince non pour justifier la tyrannie mais pour permettre la pacification, l’unification et le salut de l’Italie de son temps.
Chez Maurras on peut aller au-delà des explications qu’il a lui même données au sujet du « Politique d’abord ! » et considérer plus largement sa conception de l’État. Elle est à bien des égards plus proche de celle de certains anarchistes ou de certains libéraux que des partisans du totalitarisme ! Son admiration pour Proudhon, son action en faveur de la décentralisation au sein du mouvement mistralien, ou encore, sur un autre plan, son respect pour l’universalisme catholique et la liberté de l’Église par rapport à l’État, le prouvent sans contestation possible.
Il faut toutefois ajouter que le « Politique d’abord ! » est trop souvent abordé dans les milieux maurrassiens, depuis 1926, sous l’angle défensif, que nous avons nous-même choisi au début de cette chronique. Il ne faudrait pas négliger sa dimension positive. L’AF d’aujourd’hui pense comme Maurras que la prise du pouvoir politique précédera la résolution des problèmes sociaux, moraux, indentitaires qui se posent à la France. C’est pour cette raison que notre action est d’abord politique avant d’être culturelle, communautaire, morale ou religieuse. C’est ce qui a toujours fait et ce qui fait encore l’originalité et la force de l’Action française par rapport à des mouvements dont l’action se limite à un aspect particulier de la crise nationale.

Stéphane BLANCHONNET

Repris de A Rebours et de L’AF2000

( 6 septembre, 2016 )

17 % de Français favorables à la Monarchie ?

 

Lu sur le blog de « Jean-Philippe CHAUVIN » cette analyse que nous partageons

 

Un sondage publié il y a quelques jours agite le petit monde royaliste : en effet, cette étude d’opinion (sondage BVA effectué les 22 et 23 août) annonce que 17 % de nos compatriotes seraient favorables à l’instauration d’une monarchie en France, ce qui, dans le contexte actuel de l’invisibilité des royalistes sur la scène parlementaire et d’une présence électorale très marginale, apparaît comme un bon chiffre, même si, au regard de l’avenir proche, il reste très en deçà de ce qui pourrait permettre à la Monarchie de représenter un recours politique et institutionnel. D’ailleurs, si certains évoquent, dans leurs discours de candidat à l’élection présidentielle, la nécessité d’un changement de régime, celui-ci s’inscrirait encore et toujours dans le cadre de la République, qu’ils souhaiteraient « sixième » et « plus républicaine » (sic !), et peu (voire aucun, à l’instant présent) ne proposent une « nouvelle monarchie », même parlementaire ou constitutionnelle, ce qui ne signifie pas que tous négligent cette possibilité…

Bien regarder les différents éléments de l’étude peut permettre de dépasser les seuls chiffres et les premières impressions et, pour le plus ou moins long terme, de préparer et mettre en œuvre une stratégie politique royaliste et « instauratrice ». Tout d’abord, il n’est pas inutile de signaler que le chiffre de 17 % dans l’étude de 2016 confirme exactement celui de 2007 : cette stabilité du souhait monarchiste est-elle la preuve d’une grande résistance ou, au contraire, d’une grande peine à convaincre au-delà de ce plafond de verre ? Sans doute un peu des deux : tout d’abord, alors que les programmes et l’esprit de l’Education nationale ont tendance à dévaluer l’apport monarchique à la construction et à l’histoire de France, voire à le dénigrer par des caricatures et, parfois, par des principes qui se veulent l’antithèse de ce qu’est censée être ou représenter la Monarchie, cette dernière garde encore une base de sympathie ou d’intérêt fort importante sans être, malheureusement, ni majoritaire ni déterminante. Ce n’est tout de même pas si mal que cela, et la première réaction de nombreux royalistes fut de se sentir « moins seuls » : rapportés à l’ensemble de la population française, 17 % représentent environ… 12 millions de personnes ! Mais, sans doute faut-il relativiser cette importance numérique car c’est, dans le cadre d’un sondage, la question qui détermine l’opinion de sondés qui n’y auraient pas forcément pensé par eux-mêmes : c’est souvent lorsque j’évoque la Monarchie et sa possibilité institutionnelle en France que celle-ci devient un objet de réflexion et, parfois, de sympathie parmi mes interlocuteurs, comme je l’ai encore constaté ces jours-ci à Saint-Briac ou dans la salle des professeurs de mon lycée. Ainsi, cela nous renvoie à la nécessité d’en parler et d’en faire parler pour faire avancer le « désir de monarchie » chez nos contemporains : il n’y aura pas de possibilité monarchique s’il n’y a pas de discussion et de proposition autour de l’idéal monarchique, et cela donne quelques devoirs aux royalistes conséquents…

17 % de Français favorables à la Monarchie ? dans Articles de fond machine-a-voter

Cette constatation renvoie à la fameuse formule du « diable boiteux », M. de Talleyrand : « A force de murmurer le nom du Roi, naîtront l’espoir du Roi, puis la nécessité du Roi, enfin la Royauté renaîtra ». Or, aujourd’hui, les royalistes sont peu audibles, non qu’ils ne soient pas présents sur la Toile ou dans la rue, mais ils ne trouvent pas encore de relais médiatiques assez puissants qui puissent valoriser leurs idées et leur militantisme, y compris durant les périodes de forte discussion politique comme l’élection présidentielle. Sans doute le manque d’hommes (ou de femmes) politiques reconnus comme royalistes et exprimant un point de vue politiquement royaliste (à part MM. Renouvin et Adeline, et Mme Pico-Deprez ses dernières années), rend-il difficile la perception d’une possibilité monarchique pour le grand public, tandis que ce sont des écrivains, des historiens, des célébrités journalistiques ou des acteurs, qui portent les couleurs d’un monarchisme symbolique, nostalgique ou historique, voire intellectuel, monarchisme tout à fait sympathique et honorable mais, malheureusement, sans débouché politique.

Dans le même temps, ce chiffre de 17 %, qui n’a pas varié depuis presque dix ans, semble indiquer une sorte de plafond de verre qu’il serait difficile de briser par l’idée institutionnelle monarchique : cela peut poser quelques questions et soucis pour les partisans de la Monarchie, mais n’est-ce pas aussi l’occasion de poser celle de la crédibilité du message monarchique en France, indépendamment même des prises de position des différentes mouvances, fort diverses et parfois antagonistes, voire antagoniques, du royalisme français, y compris sur la personne même du possible souverain ?

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Dans la période de campagne électorale présidentielle qui s’ouvre, les royalistes ont pourtant l’opportunité, en ces temps de désarroi démocratique et électoral, de pouvoir se faire mieux entendre et comprendre, en particulier sur les questions d’indépendance de la magistrature suprême de l’Etat et de continuité de celle-ci malgré les échéances parlementaires, voire sur celles d’arbitrage politique, de probité et, encore plus, de mémoire nationale et de fidélité, éminemment créatrice, à un « être » historique et civilisationnel.

Quand la République désespère aujourd’hui les électeurs qui s’inquiètent d’un nouveau duel Hollande-Sarkozy-Le Pen, réédition tragique de 2012, c’est bien la Monarchie qui peut être motif d’espérance, au-delà des querelles de partis et de la lutte des egos… Et au-delà des 17 % de sympathie à son égard !

Jean-Philippe CHAUVIN

 

( 26 août, 2016 )

UN ROI À LA RES PUBLICA

 Lu sur « lafautearousseau »

 

PAR JACQUES TRÉMOLET DE VILLERS*

CHRONIQUE. II y a des leçons à tirer de la misère de la justice française, explique l’avocat, écrivain et chroniqueur.

 

Trémolet4-600x338.jpgL’immense misère de la justice française n’est pas vraiment connue des Français, même si les justiciables commencent à la percevoir : les délais de délibéré, la réduction drastique du temps de plaidoirie, la pénurie des moyens matériels, la surcharge des audiences pénales dans les grandes agglomérations contrastant avec le vide dans d’autres tribunaux, l’invraisemblable complexité des lois et règlements, l’impossibilité manifeste de réformer le Code du travail… La liste pourrait se poursuivre, interminable.

Quand la République s’occupe de la justice, elle le fait par ordonnance, sans passer par le Parlement. De façon monarchique. Ainsi fut réorganisée, en 1958, non sans défaut mais avec une certaine efficacité, la justice chevrotante de la Ive République.
Reste que la monarchie – surtout quand elle est élective – n’est pas la royauté.

Or, la justice a besoin de temps pour se réformer, et, ensuite, réformer sans cesse les réformes. Elle réclame, en effet, une attention de tous les instants pour être vraiment adaptée à sa mission qui est de contribuer à la paix sociale et au bien commun de la nation, en rendant à chacun ce qui lui est dû.

Il faut donc que l’exemple vienne d’en haut et se poursuive, non sur un quinquennat ou un septennat, mais au moins sur une génération et de génération en génération, pour profiter de l’expérience des anciens et s’adapter aussi aux conditions des temps qui changent avec le temps. En France, c’est le roi qui accomplissait cette tâche. On le sait, c’est par la qualité supérieure de la justice royale que les Capétiens ont justifié – c’est le cas de le dire – leur pouvoir. D’autres nations ont d’autres traditions judiciaires, fort respectables, parfois même enviables. Pensons au Royaume-Uni ou à la République de Venise pendant huit siècles. Mais, en France, le grand juge, d’où vient toute justice, c’est le roi.

Car la justice est toujours déléguée. Aujourd’hui, le peuple français délègue son pouvoir aux juges qui rendent la justice « au nom du peuple français ». Mais, « le peuple français » est une entité abstraite, une fiction juridique, comme l’est aussi la République au nom de qui parlent les procureurs de la République.
Le roi est une personne humaine, pas une fiction de la loi. Il peut faire des erreurs. On peut en appeler « du roi mal informé au roi mieux informé », mais, au moins, au bout de la course judiciaire, le justiciable sait à qui il peut écrire, devant qui il peut faire une dernière requête. Et c’est devant le roi et ses délégués que les juges doivent répondre de leur jugement.

Le système n’est pas parfait mais il est toujours perfectible. Il contient en lui la dynamique possible de ce perfectionnement, alors que celui que nous subissons actuellement est bloqué parce que les fictions juridiques sont des abstractions sans coeur ni tête.

Il faut une tête à la République, mais aussi un coeur, une incarnation personnelle. Seule une dynastie porte le dynamisme de cette continuité dans l’être, au- delà des individus. Pour que la République – Res publica, la chose publique – soit défendue et incarnée, il faut non pas un président, monarque élu et provisoire, mais un roi. C’est la leçon évidente de la grande misère de la justice française, aujourd’hui, en l’an 2016. 

* Dernier ouvrage paru : Jeanne d’Arc, le procès de Rouen, Les Belles Lettres, janvier 2016.

( 28 juillet, 2016 )

Le sang des martyrs est-il encore semence de chrétiens ?

Vu sur « boulevard Voltaire »

Le prêtre martyrisé hier matin à Rouen a été assassiné à quelques kilomètres de chez moi. En célébrant la messe aujourd’hui, comme tous les prêtres rouennais, comme tous les catholiques de France, je ne pouvais m’empêcher de penser que j’aurais pu être à sa place.

Mourir martyr, mourir en célébrant le saint sacrifice de la messe, et être ainsi assimilé jusque dans la mort à Celui qui a donné sa vie pour moi sur la croix, à Celui à qui j’ai déjà donné ma vie au jour de mon ordination sacerdotale, je ne le refuse pas, même si je tremble en écrivant ces lignes.

Ce que je refuse, c’est qu’un tel sacrifice, celui de ce prêtre héroïque aujourd’hui – et peut-être le mien demain –, soit rendu inutile, stérile, à cause des paroles creuses et des discours faux de ceux, politiques ou religieux, qui refusent de voir la réalité, qui s’aveuglent volontairement par manque de courage, par manque de foi, par manque de virilité. Le père Jacques n’est pas mort pour le vivre ensemble ou pour la tolérance, pour le dialogue interreligieux ou pour les droits de l’homme. Il est mort, sacrifié, immolé, comme Jésus-Christ, innocent, pour sauver le monde du mal et de l’erreur. Car comme chrétiens, imitateurs du Christ, nous savons que c’est par la paix que l’on combat l’injustice, par la vérité que l’on détruit l’erreur, par la vertu que l’on triomphe de la décadence.

Encore faut-il savoir désigner ce qui est mal et ce qui est faux, et ne pas se satisfaire de l’indifférentisme absurde et du relativisme criminel. Le chrétien aime ses ennemis, mais pour cela, il doit savoir les désigner, et haïr leur erreur. Nous croyons, oui, qu’il faut prier pour le salut des hommes, et même de ses ennemis. Mais nous croyons aussi que la foi dans le bien et dans le vrai exige, tout autant, la défense de sa patrie et celle des innocents : « En plus d’un droit, la légitime défense peut être un devoir grave […]. La défense du bien commun exige que l’on mette l’injuste agresseur hors d’état de nuire. À ce titre, les détenteurs légitimes de l’autorité ont le droit de recourir même aux armes pour repousser les agresseurs de la communauté civile confiée à leur responsabilité » (Catéchisme de l’Église catholique, n° 2265).

Comme prêtre, comme chrétien, je suis prêt à donner ma vie pour défendre la vérité, pour sauvegarder le bien, pour témoigner que Dieu seul peut sauver le monde des plus sordides barbaries ; je veux bien mourir, même décapité, pour que la foi catholique renaisse, pour que les musulmans se convertissent ; pour que la France chrétienne se redresse, pour qu’elle retrouve la fierté et la joie de son baptême ; pour qu’une nouvelle jeunesse se lève, prête à donner sa vie face à ceux qui la prennent. Pour que des hommes libres, nobles, droits luttent à nouveau, sans peur, contre le mal, et que refleurisse notre civilisation, fondée sur Jésus-Christ et son Église. Pour que l’on puisse redire, comme le sage Tertullien, que « le sang des martyrs est semence de chrétiens ».

Prêtre, professeur de philosophie & de théologie
( 7 juillet, 2016 )

Fondamentaux d’Action Française • La monarchie

 lu sur « lafautearousseau »

Un article de Stéphane BLANCHONNET paru dans à-rebours.fr et dans L’AF2000. Et un article parmi plusieurs autres qui rappellent utilement les fondamentaux de la politique d’Action française.  LFAR

 

3764833947.jpgPour les maurrassiens, la monarchie n’est pas une nostalgie. Maurras critique le goût romantique du passé en tant que tel et exalte, à l’inverse, l’idée de tradition vivante. Pour lui la beauté n’est pas à la racine des choses mais aux fleurs et aux fruits.

La monarchie n’est pas non plus pour l’Action française la défense d’un intérêt de classe. Fondé par des patriotes, par des roturiers, dans un premier temps républicain, le mouvement vient à la conclusion monarchique par raisonnement. L’histoire de France nous enseigne que la monarchie a fait la France et sa civilisation alors que la République consomme cet immense patrimoine matériel et moral… quand elle ne le consume pas au profit d’un universalisme idéologique.

La monarchie n’est pas non plus pour nous une fin en soi. La seule fin du politique c’est l’intérêt général de la nation. Mais la monarchie nous apparaît comme le plus sûr moyen de l’atteindre et de le servir. Le monarque héréditaire en est par position le gardien. Sa raison d’être est d’incarner ce Bien commun que la somme des intérêts particuliers ne suffit jamais à produire et que les revendications des classes, groupes, communautés composant la nation, peuvent même parfois contredire.

Enfin, en attendant la restauration de la monarchie, les royalistes d’Action française ne sont pas inactifs. Ils participent à une forme de régence en servant la France en toutes circonstances au sein du nationalisme, dont ils se veulent le fer de lance et l’élément le plus conscient. 

Repris de L’AF2000 - A Rebours

( 1 juillet, 2016 )

« Le maurrassisme la pire des insultes à l’encontre de l’Eglise catholique » ? Lisez donc Maurras, Tillinac !

Lu sur le blog « lafautearousseau »

Maurras s’explique ici, avec une hauteur et une ampleur de vue qui devrait faire rougir de honte l’auteur de l’accusation reprise en titre*. Il s’explique sur le grand respect, la sourde tendresse, la profonde affection qu’il voue – et avec lui toute l’Action française, croyants ou non – à la religion catholique. En ce temps là comme au nôtre, cet attachement - rendu pourtant parfois fort difficile par tels des revirements, des évolutions, ou des prises de position de l’Eglise - a toujours fait l’objet d’une sorte de critique catholique – venue de milieux bien déterminés - suspectant sa sincérité ou ses motivations supposées. Cette même mouvance s’employait par ailleurs, à combattre simultanément tout ce qui, dans l’Eglise pouvait relever de la Tradition. Nous n’ajouterons pas à la longueur de ce superbe texte. Il sera l’un de nos grands textesLafautearousseau

* Denis Tillinac – Famille chrétienne, 28.04.2016

 

I

maurras_democratie_religieuse_1978_vignette.pngOn se trompe souvent sur le sens et sur la nature des raisons pour lesquelles certains esprits irréligieux ou sans croyance religieuse ont voué au Catholicisme un grand respect mêlé d’une sourde tendresse et d’une profonde affection. — C’est de la politique, dit-on souvent. Et l’on ajoute : — Simple goût de l’autorité. On poursuit quelquefois : — Vous désirez une religion pour le peuple… Sans souscrire à d’aussi sommaires inepties, les plus modérés se souviennent d’un propos de M. Brunetière : « L’Église catholique est un gouvernement », et concluent : vous aimez ce gouvernement fort.

Tout cela est frivole, pour ne pas dire plus. Quelque étendue que l’on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu’on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s’élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l’Église de Rome. Elle est sans doute un gouvernement, elle est aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et de l’épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu’il fulmine ; mais la plupart du temps son autorité participe de la fonction pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d’un chant que ses choristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle extérieure n’épuise pas la notion du Catholicisme, et c’est lui qui passe infiniment cette règle. Mais où la règle cesse, l’harmonie est loin de cesser. Elle s’amplifie au contraire. Sans consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C’est à la notion la plus générale de l’ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors.

image.jpgIl ne faut donc pas s’arrêter à la seule hiérarchie visible des personnes et des fonctions. Ces gradins successifs sur lesquels s’échelonne la majestueuse série des juridictions font déjà pressentir les distinctions et les classements que le Catholicisme a su introduire ou raffermir dans la vie de l’esprit et l’intelligence du monde. Les constantes maximes qui distribuent les rangs dans sa propre organisation se retrouvent dans la rigueur des choix critiques, des préférences raisonnées que la logique de son dogme suggère aux plus libres fidèles. Tout ce que pense l’homme reçoit, du jugement et du sentiment de l’Église, place proportionnelle au degré d’importance, d’utilité ou de bonté. Le nombre de ces désignations électives est trop élevé, leur qualification est trop minutieuse, motivée trop subtilement, pour qu’il ne semble pas toujours assez facile d’y contester, avec une apparence de raison, quelque point de détail. Où l’Église prend sa revanche, où tous ses avantages reconquièrent leur force, c’est lorsqu’on en revient à considérer les ensembles. Rien au monde n’est comparable à ce corps de principes si généraux, de coutumes si souples, soumis à la même pensée, et tel enfin que ceux qui consentirent à l’admettre n’ont jamais pu se plaindre sérieusement d’avoir erré par ignorance et faute de savoir au juste ce qu’ils devaient. La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l’incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir.

Cet ordre intellectuel n’a rien de stérile. Ses bienfaits rejoignent la vie pratique. Son génie prévoyant guide et soutient la volonté, l’ayant pressentie avant l’acte, dès l’intention en germe, et même au premier jet naissant du vœu et du désir. Par d’insinuantes manœuvres ou des exercices violents répétés d’âge en âge pour assouplir ou pour dompter, la vie morale est prise à sa source, captée, orientée et même conduite, comme par la main d’un artiste supérieur.

Pareille discipline des puissances du cœur doit descendre au delà du cœur. Quiconque se prévaut de l’origine catholique en a gardé un corps ondoyé et trempé d’habitudes profondes qui sont symbolisées par l’action de l’encens, du sel ou du chrême sacrés, mais qui déterminent des influences et des modifications radicales. De là est née cette sensibilité catholique, la plus étendue et la plus vibrante du monde moderne, parce qu’elle provient de l’idée d’un ordre imposé à tout. Qui dit ordre dit accumulation et distribution de richesses : moralement, réserve de puissance et de sympathie.

II

On pourrait expliquer l’insigne merveille de la sensibilité catholique par les seules vertus d’une prédication de fraternité et d’amour, si la fraternité et l’amour n’avaient produit des résultats assez contraires quand on les a prêchés hors du catholicisme. N’oublions pas que plus d’une fois dans l’histoire il arriva de proposer « la fraternité ou la mort » et que le catholicisme a toujours imposé la fraternité sans l’armer de la plus légère menace : lorsqu’il s’est montré rigoureux ou sévère jusqu’à la mort, c’est de justice ou de salut social qu’il s’est prévalu, non d’amour. Le trait le plus marquant de la prédication catholique est d’avoir préservé la philanthropie de ses propres vertiges, et défendu l’amour contre la logique de son excès. Dans l’intérêt d’une passion qui tend bien au sublime, mais dont la nature est aussi de s’aigrir et de se tourner en haine aussitôt qu’on lui permet d’être la maîtresse, le catholicisme a forgé à l’amour les plus nobles freins, sans l’altérer ni l’opprimer.

Par une opération comparable aux chefs-d’œuvre de la plus haute poésie, les sentiments furent pliés aux divisions et aux nombres de la Pensée ; ce qui était aveugle en reçut des yeux vigilants ; le cœur humain, qui est aussi prompt aux artifices du sophisme qu’à la brutalité du simple état sauvage, se trouva redressé en même temps qu’éclairé.

Un pareil travail d’ennoblissement opéré sur l’âme sensible par l’âme raisonnable était d’une nécessité d’autant plus vive que la puissance de sentir semble avoir redoublé depuis l’ère moderne. « Dieu est tout amour », disait-on. Que serait devenu le monde si, retournant les termes de ce principe, on eût tiré de là que « tout amour est Dieu » ? Bien des âmes que la tendresse de l’évangile touche, inclinent à la flatteuse erreur de ce panthéisme qui, égalisant tous les actes, confondant tous les êtres, légitime et avilit tout. Si elle eût triomphé, un peu de temps aurait suffi pour détruire l’épargne des plus belles générations de l’humanité. Mais elle a été combattue par l’enseignement et l’éducation que donnait l’Église : — Tout amour n’est pas Dieu, tout amour est « DE DIEU ». Les croyants durent formuler, sous peine de retranchement, cette distinction vénérable, qui sauve encore l’Occident de ceux que Macaulay 2 appelle les barbares d’en bas.

Aux plus beaux mouvements de l’âme, l’Église répéta comme un dogme de foi : « Vous n’êtes pas des dieux ». À la plus belle âme elle-même : « Vous n’êtes pas un Dieu non plus ». En rappelant le membre à la notion du corps, la partie à l’idée et à l’observance du tout, les avis de l’Église éloignèrent l’individu de l’autel qu’un fol amour-propre lui proposait tout bas de s’édifier à lui-même ; ils lui représentèrent combien d’êtres et d’hommes, existant près de lui, méritaient d’être considérés avec lui : — n’étant pas seul au monde, tu ne fais pas la loi du monde, ni seulement ta propre loi. Ce sage et dur rappel à la vue des choses réelles ne fut tant écouté que parce qu’il venait de l’Église même. La meilleure amie de chaque homme, la bienfaitrice commune du genre humain, sans cesse inclinée sur les âmes pour les cultiver, les polir et les perfectionner, pouvait leur interdire de se choisir pour centre.

Elle leur montrait ce point dangereux de tous les progrès obtenus ou désirés par elle. L’apothéose de l’individu abstrait se trouvait ainsi réprouvée par l’institution la plus secourable à tout individu vivant. L’individualisme était exclu au nom du plus large amour des personnes, et ceux-là mêmes qu’entre tous les hommes elle appelait, avec une dilection profonde, les humbles, recevaient d’elle un traitement de privilège, à la condition très précise de ne point tirer de leur humilité un orgueil, ni de la sujétion le principe de la révolte.

La douce main qu’elle leur tend n’est point destinée à leur bander les yeux. Elle peut s’efforcer de corriger l’effet d’une vérité âpre. Elle ne cherche pas à la nier ni à la remplacer par de vides fictions. Ce qui est : voilà le principe de toute charitable sagesse. On peut désirer autre chose. Il faut d’abord savoir cela. Puisque le système du monde veut que les plus sérieuses garanties de tous les « droits des humbles » ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puissants, l’Église n’encombre pas cette vérité de contestations superflues. S’il y a des puissants féroces, elle les adoucit, pour que le bien de la puissance qui est en eux donne tous ses fruits ; s’ils sont bons, elle fortifie leur autorité en l’utilisant pour ses vues, loin d’en relâcher la précieuse consistance. Il faudrait se conduire tout autrement si notre univers était construit d’autre sorte et si l’on pouvait y obtenir des progrès d’une autre façon. Mais tel est l’ordre. Il faut le connaître si l’on veut utiliser un seul de ses éléments. Se conformer à l’ordre abrège et facilite l’œuvre. Contredire ou discuter l’ordre est perdre son temps. Le catholicisme n’a jamais usé ses puissances contre des statuts éternels ; il a renouvelé la face de la terre par un effort d’enthousiasme soutenu et mis en valeur au moyen d’un parfait bon sens. Les réformateurs radicaux et les amateurs de révolution n’ont pas manqué de lui conseiller une autre conduite, en le raillant amèrement de tant de précautions. Mais il les a tranquillement excommuniés un par un.

III

L’Église catholique, l’Église de l’Ordre, c’étaient pour beaucoup d’entre nous deux termes si évidemment synonymes qu’il arrivait de dire : « un livre catholique » pour désigner un beau livre, classique, composé en conformité avec la raison universelle et la coutume séculaire du monde civilisé ; au lieu qu’un « livre protestant » nous désignait tout au contraire des sauvageons sans race, dont les auteurs, non dépourvus de tout génie personnel, apparaissaient des révoltés ou des incultes. Un peu de réflexion nous avait aisément délivrés des contradictions possibles établies par l’histoire et la philosophie romantiques entre le catholicisme du Moyen-Âge et celui de la Renaissance. Nous cessions d’opposer ces deux périodes, ne pouvant raisonnablement reconnaître de différences bien profondes entre le génie religieux qui s’était montré accueillant pour Aristote et pour Virgile et celui qui reçut un peu plus tard, dans une mesure à peine plus forte, les influences d’Homère et de Phidias. Nous admirions quelle inimitié ardente, austère, implacable, ont montrée aux œuvres de l’art et aux signes de la beauté les plus résolus ennemis de l’organisation catholique. Luther est iconoclaste comme Tolstoï, comme Rousseau. Leur commun rêve est de briser les formes et de diviser les esprits. C’est un rêve anti-catholique. Au contraire, le rêve d’assembler et de composer, la volonté de réunir, sans être des aspirations nécessairement catholiques, sont nécessairement les amis du catholicisme. À tous les points de vue, dans tous les domaines et sous tous les rapports, ce qui construit est pour, ce qui détruit est contre ; quel esprit noble ou quel esprit juste peut hésiter ?

Chez quelques-uns, que je connais, on n’hésita guère. Plus encore que par sa structure extérieure, d’ailleurs admirable, plus que par ses vertus politiques, d’ailleurs infiniment précieuses, le catholicisme faisait leur admiration pour sa nature intime, pour son esprit. Mais ce n’était pas l’offenser que de l’avoir considéré aussi comme l’arche du salut des sociétés. S’il inspire le respect de la propriété ou le culte de l’autorité paternelle ou l’amour de la concorde publique, comment ceux qui ont songé particulièrement à l’utilité de ces biens seraient-ils blâmables d’en avoir témoigné gratitude au catholicisme ? Il y a presque du courage à louer aujourd’hui une doctrine religieuse qui affaiblit la révolution et resserre le lien de discipline et de concorde publique, je l’avouerai sans embarras. Dans un milieu de politiques positivistes que je connais bien, c’est d’un Êtes vous catholiques ? que l’on a toujours salué les nouveaux arrivants qui témoignaient de quelque sentiment religieux. Une profession catholique rassurait instantanément et, bien qu’on n’ait jamais exclu personne pour ses croyances, la pleine confiance, l’entente parfaite n’a jamais existé qu’à titre exceptionnel hors de cette condition.

La raison en est simple en effet, dès qu’on s’en tient à ce point de vue social. Le croyant qui n’est pas catholique dissimule dans les replis inaccessibles du for intérieur un monde obscur et vague de pensées ou de volontés que la moindre ébullition, morale ou immorale, peut lui présenter aisément comme la voix, l’inspiration et l’opération de Dieu même.

Aucun contrôle extérieur de ce qui est ainsi cru le bien et le mal absolus. Point de juge, point de conseil à opposer au jugement et au conseil de ce divin arbitre intérieur. Les plus malfaisantes erreurs peuvent être affectées et multipliées, de ce fait, par un infini. Effrénée comme une passion et consacrée comme une idole, cette conscience privée peut se déclarer, s’il lui plaît, pour peu que l’illusion s’en mêle, maîtresse d’elle-même et loi plénière de tout : ce métaphysique instrument de révolte n’est pas un élément sociable, on en conviendra, mais un caprice et un mystère toujours menaçant pour autrui.

Le-pape-Francois-inaugure-le-debut-de-l-Annee-sainte (1).jpgIl faut définir les lois de la conscience pour poser la question des rapports de l’homme et de la société ; pour la résoudre, il faut constituer des autorités vivantes chargées d’interpréter les cas conformément aux lois. Ces deux conditions ne se trouvent réunies que dans le catholicisme. Là et là seulement, l’homme obtient ses garanties, mais la société conserve les siennes : l’homme n’ignore pas à quel tribunal ouvrir son cœur sur un scrupule ou se plaindre d’un froissement, et la société trouve devant elle un grand corps, une société complète avec qui régler les litiges survenus entre deux juridictions semblablement quoique inégalement compétentes. L’Église incarne, représente l’homme intérieur tout entier ; l’unité des personnes est rassemblée magiquement dans son unité organique. L’État, un lui aussi, peut conférer, traiter, discuter et négocier avec elle. Que peut-il contre une poussière de consciences individuelles, que les asservir à ses lois ou flotter à la merci de leur tourbillon ?

 

Charles MAURRAS 

L’on peut aussi lire intégralement …

La Démocratie religieuse 

Le Dilemme de Marc Sangnier (1906)

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