( 2 mai, 2018 )

Le nouveau régime libre-échangiste

 

Lu sur « lafautearousseau »

 

TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgCe que Mathieu Bock-Côté écrit ici dans son blogue du Journal de Montréal [ 26.04] nous paraît de première importance, plus, peut-être, que jamais. Il s’agit d’une recension d’un ouvrage de Simon-Pierre Savard-Tremblay qui s’intitule Despotisme sans frontières, qui vient de paraître et dont le titre dit presque tout. Mathieu Bock-Côté en fait une remarquable synthèse, juste, forte et savamment équilibrée. Nous n’y ajouterons presque rien. Il faut la lire. Nous aussi avons écrit que le libre-échange des biens, des hommes et des idées, qui date de la nuit des temps, doit se régler selon les circonstances, les époques et les lieux. En fonction des biens-communs particuliers des peuples et des Etats. Mais il devient despotique et destructeur lorsqu’il se mue en idéologie ou prétend s’imposer comme dogme universel. Il nous semble que c’est ce que démontre ici brillamment Mathieu Bock-Côté. Et cela est important parce qu’il s’agit de notre destin et même de notre survie.   LFAR  

 

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Il est courant, aujourd’hui d’affirmer que la mondialisation est en crise et que son système s’est profondément déréglé. L’heure est à la révolte contre la mondialisation, et elle s’exprime de nombreuses manières, comme on l’a vu avec le référendum grec contre l’austérité, la résistance wallonne contre le CETA, la victoire du Brexit ou l’élection de Donald Trump. Cette révolte est à la fois portée par la gauche et par la droite, si ces catégories veulent encore dire quelque chose dans les circonstances. Mais contre quoi se révolte-t-on, exactement? Contre un mouvement historique irrépressible, condamnant cette révolte à n’être qu’un baroud d’honneur? Ou contre un régime politique qui ne dit pas son nom mais qui s’est mis en place sur une cinquantaine d’années et qui a transformé radicalement notre rapport au monde ?

C’est à cette question que Simon-Pierre Savard-Tremblay a cherché à répondre dans Despotisme sans frontières, un très intéressant opuscule qu’il vient de faire paraître chez VLB. Et sa réponse est claire: la mondialisation telle que nous la connaissons est un régime qu’il faut nommer comme tel et combattre comme tel. C’est-à-dire que la mondialisation s’est installée au fil des décennies à coup d’accords internationaux de plus en plus secrets et de plus en plus contraignants, généralement au nom de l’idéal d’un libre-échange globalisé, qui serait l’expression naturelle et bienheureuse de l’humanité enfin délivrée du politique, des frontières et des souverainetés, qui diviserait l’humanité contre elle-même et la soumettrait au règne de l’arbitraire. Elle représenterait une mutation du cosmopolitisme le plus radical, prenant le relais, à sa manière, de l’internationalisme prolétarien. Le nouveau régime du libre-échange domestique les États, qui n’ont désormais plus qu’une mission centrale: aménager leur pays de manière à le rendre le plus compatible possible avec les exigences de la mondialisation. En fait, c’est la démocratie qui est domestiquée, puis neutralisée, car condamnée à l’insignifiance. L’État ne gouverne plus: il n’est que gestionnaire.

Mais SPST insiste : le libre-échange tel qu’on le pratique aujourd’hui n’est pas le libre-échange en soi, qui ne saurait se laisser enfermer dans une définition aussi idéologiquement contraignante. Il y a une différence fondamentale entre favoriser le commerce entre les nations et créer un environnement juridique supranational favorable au règne des corporations, qui consacre en fait l’hégémonie de ces dernières, au point même de leur permettre de poursuivre les États devant les tribunaux lorsqu’ils jugent qu’une politique ou un règlement les empêche de tirer un profit optimal de leurs investissements. Et on ne saurait assimiler au protectionnisme la remise en question du moindre accord de libre-échange, quel qu’il soit. Notre monde ne doit pas choisir entre l’ouverture et la fermeture, comme le prétendent les idéologues mondialistes que notre auteur ne cesse de remettre en question. Les hommes politiques auraient tout avantage à se délivrer de cette propagande qui étouffe la réflexion dans une fausse alternative entre le bien et le mal. On ne saurait assimiler le bien politique à la perspective glaçante du sans-frontiérisme.

0bc2a567-fd9a-48ea-9b53-fa426d1c1cb9_ORIGINAL.jpgSPST insiste: il ne s’oppose pas au libre-échange en soi mais à une forme de radicalisation du libre-échange qui vise à homogénéiser juridiquement et socialement la planète en programmant la dissolution des États et des nations. «Le «nouveau libre-échange» vise à ce que les pays du monde aient des législations quasi identiques pour que le capital puisse circuler d’un territoire à l’autre en ayant droit au traitement princier» (p.13). Mais à la différence des critiques habituels de la mondialisation, qui basculent tôt ou tard dans une forme de fantasme socialisant, SPST demeure sur terre et pose un objectif politique réaliste: le retour graduel, mais résolu, à l’État-nation, au nom d’un projet qu’il nomme à la suite de plusieurs la démondialisation. Il cherche à nous montrer de quelle manière on pourrait s’y engager et nous rappelle qu’il n’est en rien contraire à une grande coopération entre les peuples. SPST contribue ainsi, notons-le en passant, à une redéfinition nécessaire du souverainisme québécois, pour lui permettre d’entrer dans une nouvelle époque. Les souverainistes ne gagneront rien à toujours vouloir se plier à la définition médiatique de la modernité.

Cet ouvrage est une belle réussite. La matière en elle-même est extrêmement complexe et SPST parvient à la rendre intelligible en la ramenant vers ce qu’on pourrait appeler les fondamentaux de la science politique: il pose la question du régime, il se demande qui commande, il cherche à identifier les intérêts sociaux qui tirent avantage des institutions, et ceux qui sont laissés dans les marges. En d’autres mots, l’objet de son livre est moins économique que politique, et c’est ce qui fait sa force. Personne ne croit qu’on sortira demain de la mondialisation, et qu’il faille la rejeter en bloc. Mais il s’agit, pour chaque nation, de reconstruire sa souveraineté, de lui redonner de la substance, car elle-seule est garante de la possibilité d’une expérience démocratique authentique. En fait, SPST veut nous convaincre que le nouveau régime du libre-échange s’accompagne d’une civilisation dégradée, qui abime notre humanité, nous déracine et nous condamne à la sécheresse existentielle: celle du consommateur absolu. Il s’agit, pour emprunter ses mots, «de recréer un mode de vie sain qui nous reconnecte à notre humanité» (p.126). Il veut nous convaincre, et nous convainc.  •

Mathieu Bock-Côté

( 11 avril, 2018 )

Grand Texte XXXVIII • Charles Maurras : : « Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons … »

 

Lu sur « lafautearousseau »

 

TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgLe texte de Maurras que nous publions aujourd’hui date de la fin de sa vie. Il est extrait d’un livre – Votre bel aujourd’hui - publié après sa mort. L’époque à laquelle il l’écrit est la France de Vincent Auriol, de la IVe République, des lendemains de la Libération. C’est aussi le temps de son ultime captivité, où il songe à l’avenir de la France et des idées qui ont été la matière de toute sa vie.

Justement, le texte qui suit nous parle ; il tombe, si l’on peut dire, à point nommé, au moment précis où toutes les composantes du Système s’emploient à nous prêcher, à nous seriner même, en tout cas à nous imposer, les dogmes mondialistes, européistes, immigrationnistes, consuméristes … Pour construire une France hors sol, une société liquide, multiculturelle et diversitaire, noyée dans le grand marché mondial.

Maurras oppose à cette « politique » une conception radicalement autre. Il leur oppose la France réelle, fait d’histoire, fait de naissance et, avant tout, dit-il, phénomène de l’hérédité. Ici, nous sommes au cœur du débat d’aujourd’hui. Ce débat est maintenant largement ouvert. En Europe même, les patries ne s’effacent pas, nombre de nations resurgissent, s’opposent au nivellement. Comme sur les autres continents. En ce sens, c’est le triomphe de  Maurras.  Lafautearousseau  •  

 

3265937604.2.pngCharles Maurras, Votre bel aujourd’hui, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1953

« Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons ; ce sont des autels et des tombeaux ; ce sont des hommes vivants, père, mère et frères, des enfants qui jouent au jardin, des paysans qui font du blé, des jardiniers qui font des roses, des marchands, des artisans, des ouvriers, des soldats, il n’y a rien au monde de plus concret.

Le patriotisme n’est pas seulement un devoir. C’est un plaisir. « Pour ma part, disait Ulysse aux bons Phéniciens, je ne sais rien de plus agréable à l’homme que sa patrie. » Il le disait d’un pauvre rocher sur la mer. Comment parlerons-nous de la nôtre ? En est-il de plus belle, plus digne d’être défendue ? Qui, un jour se penchant dans l’embrasure d’une haute colline ou vers quelque vallon ouvrant sur le fleuve et la mer, ne s’est pas arrêté, suspendu, presque sidéré par un chœur imprévu de couleurs et de formes demi-divines ?…

La patrie est une société naturelle ou, ce qui revient absolument au même, historique. Son caractère décisif est la naissance. On ne choisit pas plus sa patrie – la terre de ses pères – que l’on ne choisit son père et sa mère. On naît Français par le hasard de la naissance. C’est avant tout un phénomène d’hérédité.

Les Français nous sont amis parce qu’ils sont Français ; ils ne sont pas Français parce que nous les avons élus pour nos amis. Ces amis sont reçus de nous ; ils nous sont donnés par la nature… Rien ne serait plus précieux que d’avoir des Français unis par des liens d’amitié. Mais, pour les avoir tels, il faut en prendre le moyen et ne pas se borner à des déclarations et à des inscriptions sur les murs.

Certes, il faut que la patrie se conduise justement. Mais ce n’est pas le problème de sa conduite, de son mouvement, de son action qui se pose quand il s’agit d’envisager ou de pratiquer le patriotisme ; c’est la question de son être même, c’est le problème de sa vie ou de sa mort… Vous remercierez et vous honorerez vos père et mère parce qu’ils sont vos père et mère, indépendamment de leur titre personnel à votre sympathie. Vous respecterez et vous honorerez la patrie parce qu’elle est elle, et que vous êtes vous, indépendamment des satisfactions qu’elle peut donner à votre esprit de justice ou à votre amour de la gloire. Votre père peut être envoyé au bagne : vous l’honorerez. Votre patrie peut commettre de grandes fautes : vous commencerez par la défendre, par la tenir en sécurité et en liberté.

Le patriotisme n’a pas besoin d’un idéal, socialiste ou royaliste, pour s’enflammer ; car il naît de lui-même, du sang et du sol paternels. Ce qu’il faut saluer, c’est le suprême sacrifice de la vie fait sur le sol qu’il s’est agi de défendre. Ce sol sacré serait moins grand, moins cher, moins glorieux, moins noble et moins beau si les Français de toute origine et de toute obédience n’y payaient pas en toute occasion nécessaire la juste dette de leur sang. Plus haut que l’armée et que le drapeau, plus haut que la plus fière conscience de la patrie, vit la patrie même, avec les saintes lois du salut public. Ce sont elles qui font consentir à de durs sacrifices pour défendre l’intégrité du reste et préserver son avenir. Qu’elle vive d’abord ! »

( 23 mars, 2018 )

Nouvelle « affaire Maurras » : Pour en finir avec le temps où les Français ne s’aimaient pas …

 

Lu sur « lafautearousseau »

 

 

En deux mots.jpgIl y a cent-cinquante ans – un siècle et demi ! – que Maurras est né à Martigues, en Provence [1868] « au bord des eaux de lumière fleuries » [1|. 

Il y a plus d’un siècle qu’il a inauguré son royalisme militant en publiant son Enquête sur la monarchie (1900). Et il y a presque 70 ans – une vie d’homme – qu’il est mort à Saint-Symphorien les Tours [1952]. Mais les passions qu’il a si souvent suscitées de son vivant – qu’elles fussent d’admiration ou de détestation, l’une et l’autre souvent extrêmes – ne semblent pas s’être émoussées avec le temps. Prêtes toujours à s’élancer. Comme pour attester une forme paradoxale et performative de présence de sa pensée et de son action.

On sait que la décision d’exclusion du ministre de la Culture, Mme Nyssen, a fini par susciter une vague d’indignations assez générale qui s’est retournée contre son auteur. Mme Nyssen ne savait pas ou avait oublié que depuis notre Gaule ancestrale ou le lointain Moyen-Âge, énorme et délicat, les Français détestent les interdictions. Et les Hauts Comités les démentis du Pouvoir.

Mais cette réprobation n’empêche pas à propos de Maurras l’inévitable mention, dogmatiquement prononcée, des « zones d’ombre ». Expression d’une notable imprécision, lourde de mystérieux et inquiétants sous-entendus et le plus souvent inexpliquée … À propos de Maurras, on réprouve l’interdit – en bref, on veut benoîtement la liberté d’expression – mais on accuse le fond.

« Zones d’ombre » est porteur d’opprobre. De quoi s’agit-il ? Qu’a donc fait ce Maurras qu’admiraient Proust, Péguy, Malraux et le général De Gaulle ; qui fut l’ami de Bainville et de Daniel Halévy, de Bernanos et de Joseph Kessel, de Barrès et d’Anatole France, d’Apollinaire et de Thibon, de Gaxotte et de Boutang ? Qui fut académicien français. Que consultait Poincaré au cœur de la Grande Guerre, que citait Pompidou dans une conférence demeurée célèbre à Science-Po Paris. « Zones d’ombre » ? Fût-ce brièvement, il nous faut bien tenter de dire le fond des choses, de quitter l’allusion sans courage et sans nuances.

Quatre grands reproches sont faits à Maurras : son antirépublicanisme, son nationalisme, son antisémitisme et son soutien à Vichy.

LA CONTRE-REVOLUTION

Le premier – le plus fondamental – est d’avoir été un penseur contre-révolutionnaire ; d’être le maître incontesté de la Contre-Révolution au XXe siècle ; d’avoir combattu la République et la démocratie, du moins sous sa forme révolutionnaire à la française ; enfin d’être royaliste. Options infamantes ? En France, oui. Mais en France seulement. Et pour la doxa dominante. La Révolution ni la République n’aiment qu’on rappelle leurs propres zones d’ombre. Leurs origines sanglantes, la Terreur, la rupture jamais cicatrisée avec notre passé monarchique, avec l’ancienne France, qu’elles ont imposée. « Soleil cou coupé » … écrira Apollinaire (2). Et, à la suite, à travers de terribles épreuves et quelques drames, toute l’histoire d’un long déclin français, d’un inexorable affaissement de notre civilisation, que Zemmour a qualifié de suicide et dont nous-mêmes, aujourd’hui, vivons encore l’actualité. Faut-il rappeler qu’au début des années soixante (1960), De Gaulle, monarchiste, avait envisagé que le Comte de Paris lui succède ? Que François Mitterrand dans sa jeunesse était monarchiste et que, comme en atteste, plus tard, sa relation constante avec le comte de Paris, il l’était sans-doute resté ? Quant à l’actuel président de le Réplique, on connaît ses déclarations sur le roi qui manque à la France … Sur sa conviction que les Français n’ont pas voulu la mort de Louis XVI, la mort du roi … (3) Faut-il reprocher à De Gaulle, Mitterrand ou Macron telle « zone d’ombre » ? Comme à Maurras ? Ce dernier voulut simplement, à la différence de ces derniers grands-hommes, que ce qu’il savait nécessaire pour la France devînt réalité. Il y consacra sa vie et y sacrifia sa liberté.

LE NATIONALISME

Le nationalisme, autre « zone d’ombre » ? Être nationaliste, un motif d’opprobre, de rejet moral ? Non, s’il s’agit d’un nationalisme quelconque à travers le monde. Oui – pour la bien-pensance – s’il s’agit du nationalisme français. Maurras l’avait défini comme « une douloureuse obligation » dont la cause et le contexte sont historiques, bien plus qu’idéologiques : l’humiliante défaite de 1870 et l’affrontement franco-allemand qui ne cessera jamais vraiment entre 1870 et 1945. « Douloureuse obligation » créée aussi par l’absence de roi, laissant la France aux mains, pour ne pas dire à la merci, d’un régime faible divisé et imprévoyant, qui la plaçait en situation d’infériorité face à l’Allemagne impériale. Plus tard, face à l’Allemagne nazie. Au cours de chacune des deux avant-guerres, Maurras avait vécu dans l’angoisse de l’impréparation où nous maintenait l’État républicain, laquelle devait rendre la guerre à la fois inévitable et terriblement meurtrière. Avant 1914, il avait eu la vision tragique de ce qui se préparait : « Au bas mot, en termes concrets, 500 000 jeunes français couchés froids et sanglants sur leur terre mal défendue » (4). On sait ce qu’il en fut, qui fut bien pis. Entre 1935 et 1939, l’on eut la reproduction du même scénario. La trahison de Blum refusant d’armer la France face au nazisme en même temps qu’il menait une politique étrangère belliciste irresponsable, les agissements du Parti Communiste, aux ordres de Moscou, comme Blum l’était de la IIème Internationale, allaient rendre le futur conflit mondial inévitable. « Pourquoi faut-il de tels retours ? « écrira alors Maurras. Dans la douleur, nous dit Boutang. On sait qu’il vécut cette période dans la certitude de la guerre et de la guerre perdue. Le « miracle de la Marne » qui avait sauvé la France en 1914, ne se renouvellerait pas … Tel fut, au-delà du simple patriotisme, le nationalisme maurrassien. Nationalisme non de conquête ou d’expansion mais de défense d’un pays menacé. Menacé de l’extérieur et de l’intérieur, car le danger allemand n’était pas le seul qui pesât sur la France. Son désarmement mental, social, politique et culturel, ses divisions, étaient à l’œuvre comme elles peuvent l’être encore aujourd’hui pour diverses raisons supplémentaires dont certaines – comme l’invasion migratoire ou le mondialisme – que Maurras n’eut pas à connaître. Elles justifient, elles aussi, la persistance de la « douloureuse obligation » d’un nationalisme français.

L’ANTISEMITISME

L’antisémitisme est un autre des grands griefs faits à Maurras. Il n’est pas un thème central dans son œuvre et dans sa pensée – comme il le fut pour Edouard Drumont dont l’influence avait été considérable à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. C’est pourtant à l’antisémitisme que l’on réduit souvent Maurras dans les débats d’aujourd’hui.

Une évidence s’impose ici : on ne comprendra rien à l’antisémitisme de Maurras, celui de son temps, très répandu en tous milieux, si, par paresse d’esprit ou inculture, l’on se contente de le considérer et de le juger avec des yeux qui ont vu, des mémoires qui savent, ce que vécurent les Juifs d’Europe entre 1930 et 1945, ce qu’était devenu l’antisémitisme en une époque barbare.  Dans la jeunesse de Charles Maurras et encore longtemps après, l’antisémitisme fut une opposition politique, culturelle et si l’on veut philosophique à l’influence excessive que leur communautarisme natif – singulièrement apte à « coloniser » – conférait aux Juifs de France. À propos de cet antisémitisme politique de Maurras, Éric Zemmour propose une comparaison tirée de l’Histoire : « Son antisémitisme était un antisémitisme d’État, qui reprochait aux Juifs un pouvoir excessif en tant que groupe constitué, à la manière de Richelieu luttant contre « l’État dans l’État » huguenot. » (5) Avant la seconde guerre mondiale, il n’y avait pas là motif à rupture personnelle ou sociale, ni même un motif d’inimitié. Le jeune Maurras est lié à Anatole France. Il fréquente le salon de l’égérie de France, Madame Arman de Cavaillet, née Lippmann ; il est l’ami de Marcel Proust, plus qu’à demi Juif (sa mère est née Weil). Ils resteront amis, quoique Proust ait été dreyfusard, jusqu’à la mort de l’auteur de la Recherche. Proust l’a écrit, aussi bien que son admiration pour Maurras, Bainville et Daudet.  On se souvient que Léon Daudet, disciple de Drumont bien davantage que Maurras ne le sera jamais, fit obtenir à Proust le prix Goncourt pour A l’ombre des jeunes-filles en fleur, en 1919 … L’un des plus vifs admirateurs de Charles Maurras et son ami jusqu’à sa mort après la Seconde Guerre mondiale (1962, dix ans après Maurras), sera l’un des Juifs les plus éminents du XXe siècle, Daniel Halévy, dont, pour la petite histoire, mais pas tout à fait, la fille épousera Louis Joxe, résistant, ministre du général De Gaulle, et père de Pierre Joxe. De Daniel Halévy, l’auteur d’Essai sur l’accélération de l’Histoire, Jean Guitton écrira : « Il avait un culte pour Charles Maurras qui était pour lui le type de l’athlète portant le poids d’un univers en décadence. » (6)

L’antisémitisme politique de Maurras, au temps de sa pleine gloire, ne le sépara pas des grandes amitiés que nous avons citées et de l’admiration que lui portèrent, de Malraux à Bernanos, les plus illustres personnalités de son temps. Maurras eut-il le tort de ne pas comprendre que la persécution des Juifs au temps du nazisme rendait toute manifestation d’antisémitisme contestable ou même fautive ? Impardonnable ? On peut le penser, comme Éric Zemmour. C’est ignorer toutefois deux points essentiels : 1. ce que souffrirent les Juifs lors du conflit mondial ne fut vraiment connu dans toute son ampleur qu’après-guerre, 2. Peut-être est-il triste ou cruel de le rappeler mais le sort des Juifs ne fut pas le souci principal ni même accessoire, des alliés pendant la guerre.  Ni Staline, lui-même antisémite, ni Roosevelt, ni Churchill, ni De Gaulle, ne s’en préoccupèrent vraiment et n’engagèrent d’action pour leur venir en aide, nonobstant leurs appels au secours.  Le souci premier de Charles Maurras était la survie de la France et son avenir. S’il s’en prit nommément à des personnalités juives bien déterminées pendant l’Occupation (comme à nombre d’autres), c’est qu’elles lui semblaient conduire des actions selon lui dangereuses et contraires aux intérêts de la France en guerre.

L’antisémitisme moderne, sans remonter à ses sources chrétiennes, pourtant réelles, trouve de fait son origine et son fondement dans les Lumières et l’Encyclopédie. L’on aurait bien du mal à exclure de la mémoire nationale toutes les personnalités illustres, françaises et autres, qui l’ont professé. Dont, en effet, Charles Maurras qui louait Voltaire de participer du « génie antisémitique de l’Occident ». Ce génie était de résistance intellectuelle et politique. Il n’était pas exterminateur. L’évidence est que les événements du XXe siècle ont jeté une tache sans-doute indélébile sur toute forme – même fort différente – d’antisémitisme. Cela est-il une raison pour reconnaître aux communautés juives de France ou d’ailleurs plus de droits d’influence qu’au commun des mortels ? Deux des présidents de la Ve république ne l’ont pas cru et ont parfois été taxés d’antisémitisme : le général De Gaulle, après sa conférence de presse de 1965 et ses considérations à propos d’Israël ; mais aussi François Mitterrand refusant obstinément – et en quels termes ! – de céder aux pressions des organisations juives de France, qu’il trouvait tout à fait excessives, pour qu’il présente les excuses de la France à propos de la déportation des Juifs sous l’Occupation (7). Ce que feront ses successeurs …

LE SOUTIEN A VICHY

Dernier des grands reproches adressés à Maurras : son soutien à Vichy. Nous n’avons pas l’intention de traiter longuement de ce sujet. Est-il encore pertinent ? Vichy est sans postérité. Il ne laisse ni héritage ni héritiers et n’est qu’un épisode tragique de notre histoire, conséquence incise du plus grand désastre national que la France moderne ait connu et qui aurait pu la tuer.

Il est absurde de définir Maurras comme « pétainiste ». Il était royaliste et contre-révolutionnaire. Qu’il ait pratiqué l’Union Sacrée en 1914-1918 ne le faisait pas républicain. Pas plus que son soutien au vieux maréchal ne fera de lui un pétainiste. Maurras ne fut pas davantage un « collabo » ; il détestait les Allemands qui le traitèrent en ennemi. Il refusa d’approuver la politique de collaboration. Il fut la cible des plus violentes attaques de la presse collaborationniste de Paris.

Entre la politique de Vichy – analogue à celle de la Prusse après Iéna ou de l’Allemagne de Weimar après l’autre guerre (finasser à la manière de Stresemann) - et la stratégie gaulliste de lutte contre l’occupant depuis l’étranger, l’on sait aujourd’hui laquelle des deux options l’a politiquement emporté. Ce n’était pas donné, c’était encore très incertain aux premiers jours de la Libération. Le grand historien Robert Aron, à propos de la politique de Vichy, pose cette question : « La Prusse après Iéna écrasée par un vainqueur intraitable n’a-t-elle pas su ruser elle aussi pour se relever et reprendre sa place parmi les États victorieux ? » (8). Une telle politique ne mérite ni opprobre ni infamie, fût-elle vaincue. C’est pourquoi François Mitterrand, comme nombre de ses pareils, devenu résistant, ne rompit jamais ses amitiés vichystes. Entre les deux mondes, il n’y eut de fossé infranchissable que pour les zélateurs intempérants d’après la bataille…

Y eut-il des excès de la part de Maurras au cours de la période considérée ? Sans aucun doute. Les maurrassiens sérieux n’ont jamais prétendu qu’il fût infaillible. Excès de plume surtout en un temps de tensions extrêmes où se jouait l’avenir de la Patrie. Croit-on qu’il n’y ait pas eu d’excès dans le camp d’en face ? Sous l’occupation et plus encore à la Libération ? Passons ! Car, pour en terminer, notre avis sur cette matière sensible, est que le président Pompidou fit une sage et bonne action lorsque, répondant aux critiques de ceux qui lui reprochaient la grâce qu’il avait accordée à l’ex-milicien Paul Touvier, il déclara ceci qui devrait servir de charte aux Français d’aujourd’hui : « Notre pays depuis un peu plus de 30 ans a été de drame national en drame national. Ce fut la guerre, la défaite et ses humiliations, l’Occupation et ses horreurs, la Libération, par contre-coup l’épuration, et ses excès, reconnaissons-le. Et puis la guerre d’Indochine. Et puis l’affreux conflit d’Algérie et ses horreurs, des deux côtés, et l’exode de millions de Français chassés de leurs foyers, et du coup l’OAS, et ses attentats et ses violences et par contre-coup la répression …  Alors je me sens en droit de dire : allons-nous éternellement maintenir saignantes les plaies de nos désaccords nationaux ? Le moment n’est-t-il pas venu de jeter le voile, d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas, s’entre-déchiraient et même s’entre-tuaient ? » (9)

Reste alors Charles Maurras, grand penseur, écrivain, poète, félibre, académicien et patriote français qui appartient au patrimoine national.  •

1. Anatole France, poème dédicatoire pour Le Chemin de Paradis de Charles Maurras 

2. Zone, Alcools, 1913 

3. Emmanuel Macron, Le 1 Hebdo, 8 juillet 2015 

4. Kiel et Tanger, 1910 (913, 1921 …) 

5. Eric Zemmour, Figaro Magazine du 2.02.2018 

6. Jean Guitton, Un siècle une vie, Robert Laffont, 1988, 361 pages 

7. Jean-Pierre Elkabbach « François Mitterrand, conversation avec un Président » (1994) 

8. Robert Aron, Histoire de Vichy, Fayard 1954, 766 pages 

9. Conférence de presse du 21 septembre 1972. 

( 20 décembre, 2017 )

L’économisme

 

 

Dans la pensée antique, la distinction entre l’ordre de la politique (de polis, la cité) et l’ordre de l’économie (de oikos, la maison) est très nette, ainsi que la subordination de celui-ci à celui-là. C’est que, selon la formule d’Aristote, la politique est non seulement architectonique par rapport à l’éthique (sans la cité pour protéger les personnes, pas de vie morale) mais également par rapport à l’économie (pas de production et d’échanges sans ordre, sans paix et sans loi).

À l’époque moderne, les valeurs semblent s’être inversées : les premiers économistes libéraux comme leurs premiers contradicteurs socialistes (Marx notamment) ont accordé la première place à l’économie ; la politique n’étant à leurs yeux qu’une superstructure exprimant sous une forme différente des rapports foncièrement économiques. Les crises régulières du capitalisme (crises financières, crises de surproduction, guerres, accroissement inédit des inégalités, même dans l’abondance) et l’échec patent du communisme du côté du socialisme, n’ont hélas pas mis un terme à cette croyance dans notre post-modernité. La « gouvernance » des taux (de croissance, de chômage etc) dont le modèle est la gestion d’entreprise a en effet pris le pas sur le gouvernement des hommes.

On reproche parfois aux royalistes de ne pas avoir de programme économique. C’est un mauvais procès. Ils n’ont tout simplement pas de dogmes en la matière ! À l’égard des thèses libérales ou socialistes ils sont agnostiques et font leur miel de tout. S’il leur fallait choisir un maître en la matière, ce ne serait pas un théoricien de l’économie mais un praticien. Plutôt que d’adhérer au credo de Smith, de Ricardo ou de Marx, ils regardent du côté de Colbert, dont l’action a consisté à soutenir, protéger, faciliter, le travail des acteurs économiques sans se substituer à eux systématiquement et dans un but très simple et pas du tout idéologique : enrichir l’État par la prospérité économique et lui permettre de mener à bien ses fins propres, qui sont extra ou meta économiques.

Stéphane BLANCHONNET

Article paru sur a-rebours.fr et dans L’AF2000

( 8 décembre, 2017 )

Le libéralisme est-il un totalitarisme ?

 

Lu sur « lafautearousseau »

 

Par Elie Collin

Cette intéressante réflexion est parue sur le site de l’excellente revue Limite -  revue de combat culturel et politique, d’inspiration chrétienne – que nous ne voudrions pas manquer de signaler aux lecteurs de Lafautearousseau. Cette revue nous paraît contribuer utilement au combat politique et culturel en cours parmi les intellectuels français, dans une direction qui est, au sens noble, celle de la Tradition. En outre la revue indique qu’« en sa qualité de lycéen, Elie est le cadet de [ses] contributeurs… mais n’en est pas moins talentueux. » On le lira avec d’autant plus d’empathie.  LFAR

Le libéralisme qui avait promis de libérer l’individu semble, en fait, ne rien faire d’autre que de le soumettre toujours davantage à la logique du marché. Cette promesse mensongère tout comme son ambition de créer un homme nouveau, adapté à ses exigences, soulignent sa proximité avec la logique totalitaire.

Probablement y a-t-il plusieurs types de libéralisme. Par exemple, Jean-Claude Michéa, philosophe et historien des idées, établit un développement de la pensée libérale en trois étapes, trois « vagues », correspondant à trois expériences historiques douloureuses sur lesquelles se sont interrogés les philosophes libéraux : les guerres de religion pour les premiers libéraux, la Révolution française pour Constant et Tocqueville, les totalitarismes nazi et communiste pour Hayek et Friedman. Il est alors intéressant de constater que ce développement historique est surtout un déploiement idéologique : les penseurs successifs tirent progressivement les conclusions des axiomes des précédents et approfondissent la logique de départ. Étudier le libéralisme tel qu’il est aujourd’hui, c’est donc essentiellement se reporter aux derniers développements de cette logique, en l’occurrence ceux du philosophe autrichien Friedrich Hayek (1899-1992). Le libéralisme tel que l’a conçu Hayek, non ex nihilo mais en héritant d’une longue tradition, n’est sans doute pas le seul possible, mais il est celui qui a le plus influencé notre époque.

L’exemple le plus significatif de cette influence est l’étude de sa pensée qu’a menée Michel Foucault à partir de la fin des années 1970, alors que le libéralisme économique connaissait un regain d’intérêt intellectuel. Foucault pense une rupture entre le libéralisme classique et le néolibéralisme, rupture qui semble en réalité plus un déploiement logique et une radicalisation du libéralisme classique qu’une refondation théorique complète. Le plus petit dénominateur commun des deux libéralismes est la volonté de réduire l’État. Mais, alors que le libéralisme d’un Locke combattait l’État, institué, au nom d’un ordre antépolitique et naturel et d’une loi divine, le libéralisme de Hayek oppose à l’État l’ordre du marché et la loi économique. Le néolibéralisme pose que le marché est la seule instance régulatrice de la société ou que, dit avec les termes de Hayek dans Droit, législation et liberté, « c’est l’ordre du marché qui rend possible la conciliation pacifique des projets divergents ». Ainsi le néolibéralisme prétend-t-il résoudre le problème politique… par sa dilution.

Foucault remarque que l’ennemi principal du néolibéralisme est la philosophie politique traditionnelle en tant qu’elle cherche le commun. Mais les néolibéraux refusent justement la recherche de commun et se refusent à ce qui leur paraît « limiter la multiplicité des modes d’existence pour produire de l’ordre, de l’unité, du collectif », ainsi que l’écrit le philosophe foulcadien, Geoffroy de Lagasnerie dans La dernière leçon de Michel Foucault. Ce dernier met en évidence une opposition centrale dans la pensée hayekienne, celle entre conservatisme et néolibéralisme : le premier se caractérise par une « prédilection pour l’autorité » et une « hantise du spontané », quand le second prône le désordre, l’immanence, le pluralisme et l’hétérogénéité. « Le néolibéralisme impose l’image d’un monde par essence désorganisé, d’un monde sans centre, sans unité, sans cohérence, sans sens », affirme Lagasnerie dans son explicitation de la pensée de Foucault. Radicalisant le slogan plaintif des libéraux « On gouverne toujours trop », Foucault demande malicieusement : « Pourquoi gouverner ? ». Il n’est dès lors pas étonnant qu’il voit dans le néolibéralisme de Hayek l’instrument d’une critique, en tant qu’il est « l’art de n’être pas tellement gouverné ». L’intérêt de Foucault pour ce système de pensée nouveau doit se comprendre dans la rupture qu’il induit avec la philosophie politique, en ce sens qu’il crée « des instruments critiques extrêmement puissants, permettant de disqualifier le modèle du droit, de la Loi, du Contrat, de la Volonté générale ». Foucault étudie ensuite les théories de l’homo oeconomicus, « être ingouvernable », en remplacement du sujet de droit, de l’homo juridicus, lequel est « un homme qui accepte la négativité, la transcendance, la limitation, l’obéissance ». En somme, Foucault trouve dans le néolibéralisme, qu’il comprend comme une théorie de la pluralité, un outil redoutable contre le politique.

Il apparaît que le néolibéralisme peut en fin de compte être assimilé à un anarchisme, si on entend par ce terme un refus – et un combat – de tout pouvoir politique. Mais il n’est pas un refus de toute norme, une littérale an-archie, en ce qu’il est soumission au marché. On peut même aller jusqu’à affirmer, avec le philosophe contemporain Jean Vioulac, que le libéralisme est un totalitarisme.

Il est vrai qu’historiquement, comme nous le soulignons en début d’article, le libéralisme hayekien est apparu comme alternative aux totalitarisme nazi, fasciste et communiste. Le fascisme italien revendiqua même ce terme de totalitarisme et le théoricien fasciste Giovani Gentile pouvait souligner l’écart entre libéralisme et totalitarisme : « Le libéralisme met l’État au service de l’individu ; le fascisme réaffirme l’État comme la véritable réalité de l’individu. […] Dans ce sens, le fascisme est totalitaire. » Mais une telle acception de la notion de totalitarisme semble trop étriquée et ne permet pas de rendre compte de la diversité de ses formes. Tâchons avec Jean Vioulac, auteur de La Logique totalitaire, de penser l’essence du totalitarisme.

Philosophiquement, le concept de totalitarisme désigne « le pouvoir de la Totalité ». « Il y a totalitarisme quand une Idée à prétention universelle dispose d’une puissance totale lui permettant de se produire elle-même par l’intégration en elle de toute particularité », écrit le philosophe. Le libéralisme est-il une idéologie totalisante capable de s’auto-réaliser ? Pour Hayek, le marché est un ordre certes non-naturel, mais auto-généré, autonome, dit « spontané », « résultat de l’action d’hommes nombreux mais pas le résultat d’un dessein humain ». Même s’il n’est pas élaboré par la raison, le marché est rationnel, mais d’une rationalité immanente, résultat d’une évolution, d’une sélection des pratiques efficientes et rationnelles, c’est-à-dire de la concurrence. Vioulac peut écrire : « la doctrine du marché procède d’une conception de l’évolution humaine comme avènement du marché universel, par le biais d’un processus inconscient et involontaire de la part des individus ». Alors que la philosophie de l’Histoire hégélienne se basait sur une théorie de la ruse de la raison historique, celle de Hayek pense l’Histoire comme avènement du marché, fondé sur une « ruse de la raison économique ». Mais alors, il n’y a plus de liberté individuelle, mais seulement une apparence de liberté. L’individu se croit libre mais n’est qu’indépendant des autres, parce déterminé et soumis aux mécanismes du marché. Le libéralisme est une idéologie de la soumission, non de la liberté. D’ailleurs, Hayek note effectivement dans La Route de la servitude : « C’est la soumission de l’homme aux forces impersonnelles du marché qui, dans le passé, a rendu possible le développement d’une civilisation qui sans cela n’aurait pu se développer ; c’est par cette soumission quotidienne que nous contribuons à construire quelque chose qui est plus grand que nous pouvons le comprendre. » Ce système est « un totalitarisme volontaire, un totalitarisme autogéré, où chacun se soumet à la Totalité avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il est persuadé de ne servir que ses propres intérêts ».

Il est logique que le néolibéralisme s’attaque au pouvoir politique, lequel ne peut qu’entraver les mécanismes marchands. Mais il n’est pas un laissez-faire passif pour autant : il est d’abord un transfert de souveraineté de l’État au marché, en cours de réalisation sous la forme des politiques de privatisation et de libéralisation. Plus profondément et dès 1938, Walter Lippmann écrit que le libéralisme est « une logique de réajustement social rendue nécessaire par la révolution industrielle ». Le but ultime de l’action néolibérale est ici explicite : créer un homme nouveau, un homo œconomicus, parfaitement adapté au marché. Pour ce faire, et Vioulac l’expose méthodiquement, les instruments sont nombreux, de la publicité au « pouvoir de la Norme » (Michel Foucault) en passant par la libération des pulsions sexuelles, savamment étudiée par Dany-Robert Dufour dans La Cité perverse. Le néolibéralisme « soumet chaque individu à la discipline managériale qui lui impose l’entreprise comme modèle de réalisation d’un soi préalablement défini comme producteur-consommateur », continue Vioulac. « Il contribue ainsi à l’institution du marché comme Totalité et s’emploie à détruire tout ce qui viendrait entraver sa puissance de totalisation ».

On finira sur un fragment posthume de 1880 de Nietzsche que Vioulac met en exergue au début de son chapitre sur le totalitarisme capitaliste qui résume ce nouveau type d’aliénation, dénoncé sans relâche, dans des styles différents, par des Pasolini ou des Michéa : « La grande tâche de l’esprit mercantile est d’enraciner chez les gens incapables d’élévation une passion qui leur offre de vastes buts et un emploi rationnel de leur journée, mais qui les épuise en même temps, si bien qu’elle nivelle toutes les différences individuelles et protège de l’esprit comme d’un dérèglement. Il façonne une nouvelle espèce d’hommes qui ont la même signification que les esclaves de l’Antiquité. »

( 1 décembre, 2017 )

Jacques Trémolet de Villers : La main de justice

 

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Le signe le plus certain de l’affaiblissement de l’État, est l’état d’abandon moral et matériel de la justice. 

Nous avons changé de Président de la République. Nous avons changé de gouvernement et nous avons changé de majorité présidentielle.

Nous n’avons pas changé de système judiciaire.

Au fronton de notre Palais parisien sont gravés ces mots : « Hora fugit, stat jus ». Si l’heure continue de fuir, le droit est lui-même devenu très mouvant. Notre vieux Palais parisien lui-même va être désaffecté au profit de nouveaux locaux plus modernes, remplis de sas et de digicodes, encore plus inaccessibles au justiciable et, surtout, encore plus dépouillés de ses symboles.

Si l’Éducation nationale semble, par la voix de son nouveau ministre, vouloir revenir aux fondamentaux – lire, écrire, compter, et se comporter de façon civile  – il n’en va pas de même pour notre justice, depuis longtemps à la dérive, pour la simple et unique raison que cette fonction régalienne, la première fonction de l’État, est quasiment oubliée par ledit État, qui se veut de moins en moins régalien.

Des signes qui n’en sont pas

Nous pouvions attendre autre chose de notre nouveau « monarque élu et provisoire » dans la mesure où son attitude « jupitérienne » devait le rapprocher de ses fonctions régaliennes. Il est apparu, avec l’autre fonction régalienne, la Défense, que cette attitude était plus une pose médiatique qu’une volonté farouche d’accomplir son devoir. La rupture avec le général de Villiers manifestait une profonde méconnaissance de l’âme militaire. On ne devrait jamais placer à la tête de l’État comme Chef des Armées un homme qui ne sait pas ce qu’est la vie de soldat. Macron est le premier dans le genre. Nicolas Sarkozy n’avait pas été un soldat très remarquable mais il savait quand même ce qu’était l’uniforme, la vie de caserne, la camaraderie, le rythme et l’esprit de la vie militaire. Il faut y être passé pour le sentir et aucune formation en communication ne peut remplacer cette expérience.

Saint-Cyr le sait, qui recevait et reçoit encore, régulièrement, à titre d’élèves étrangers, quelques princes qui viennent là apprendre la plus grande partie de leur métier.

Mais si Emmanuel Macron a tenté, pour ce qui est de l’armée, de donner le change, par la mâchoire serrée, le regard fixé et les mains posées sur la barre du command-car, il n’a même pas un regard, ou une minute, pour l’œuvre de justice.

La meilleure preuve de son désintérêt pour la question était d’avoir nommé Bayrou comme garde des Sceaux.

Le temps d’une pirouette, vraiment politico-politicienne, et voici le ministère remis aux mains d’une femme, qui fut membre du Conseil constitutionnel, et qui est juriste, mais dont, pour l’instant, la présence n’est pas fortement ressentie.

Féminisation accrue

Que ce Ministère soit entre des mains féminines n’est pas surprenant puisque, dans notre univers judiciaire, la féminisation est galopante et, si j’ose parler ainsi en enfreignant un tabou majeur, excessive.

Il ne faut pas croire que femmes et hommes sont interchangeables, et que, comme le disait plaisamment une ancienne avocate féministe : « il n’y a pas de sexe sous la robe ».

La justice, exercée pendant de longs siècles par des hommes portant la robe, a reçu de cette empreinte des caractères multiséculaires, on pourrait dire millénaires, qui vont bien au-delà de la question du sexe.

Cela était si vrai que, pendant longtemps, lorsque la fonction était exercée, et souvent fort bien par une dame, on l’appelait Madame le Président… ou Madame le Procureur de la République, Madame l’Avocat Général. Les femmes accomplissaient aussi bien que les hommes une fonction historiquement masculine.

Quand, devenue largement majoritaire, la présence féminine a imposé de changer les appellations en Madame la Présidente… Madame la Procureure… et Madame l’Avocate Générale, les repères venus de la tradition se sont plus rapidement estompés. Il est resté la robe, mais, sous la robe, il n’y a pas que le sexe qui ait changé.

Cette évolution ne poserait pas de difficulté majeure si les constantes de l’œuvre judiciaire étaient fortement enseignées, maintenues et vécues par les magistrats- qu’ils soient hommes ou femmes… et si l’impulsion vers la haute fonction de « rendre à chacun ce qui lui est dû » était donnée fortement d’en-haut.

La technique sans l’esprit

Mais ce changement s’opère alors que les fondamentaux du droit ne sont plus enseignés dans les facultés non plus que dans les écoles de préparation et qu’au sommet de l’État cette fonction régalienne est quasiment méprisée :

  • Qu’est-ce que la loi ?
  • D’où vient le droit ?
  • Et qu’est le droit ?

Ces interrogations philosophiques qui sont au fondement de la Cité et que toutes les civilisations ont posées, ont laissé place à une prétendue « technique juridique », qui n’est que la manipulation de textes sans rapport véritable avec la requête qui vient du cœur du justiciable : le besoin de justice qui lui fait demander que son droit soit reconnu.

Malgré des propos de compassion et une hypocrisie verbale qui frôle celle des pharisiens, notre justice a progressé en inhumanité dans la mesure où, se faisant toujours plus technique, elle se voulait séparée de tout fondement philosophique.

Il est vraiment douloureux de constater que cette inhumanité grandissante va de pair avec une féminisation accrue. Tout laissait espérer le contraire, mais la réalité est là, et l’invasion numérique ne favorise pas la rencontre avec l’humain.

Heureusement, il reste la pratique. Hommes ou femmes, les magistrats d’audience voient devant eux des justiciables ou leurs avocats qui, sans cesse, réclament le droit, plaidant l’équité et la justice. Femmes ou hommes, les avocats doivent rendre des comptes à leurs clients qui leur demandent « où en est leur affaire » ; et le besoin de justice, exprimé à la base, est le grand correcteur des hésitations ou des contradictions du sommet.

Reste que les choses iraient mieux si, au sommet, il y avait quelqu’un qui, à côté du glaive, sache tenir « la main de justice ».

JACQUES TRÉMOLET DE VILLERS  

Politique magazine octobre 2017 -  Consulter … S’abonner …

( 11 novembre, 2017 )

Le libéralisme

 

Voici une très bonne mise au point concernant le « libéralisme » que tous les ignorants (et ils sont nombreux) veulent « classer à droite » !

L.R.

 

Le libéralisme est de gauche. Le libéralisme est la gauche. Le grand mérite de l’abandon par la gauche du marxisme, qui avait auparavant supplanté toutes les autres formes de socialisme, depuis mai 68 et surtout depuis la chute du mur de Berlin est de nous ramener à cette évidence. Nous voici au lendemain de la Révolution de 89 ! D’un côté les partisans de l’idéologie bourgeoise (car elle accompagne l’accession au pouvoir de cette classe), l’idéologie du Progrès et de l’Individu, – la gauche donc –, de l’autre les tenants de l’Ordre, de la Communauté et de la Tradition, – la droite.

Si la gauche abandonne le peuple et la question sociale pour devenir libérale-libertaire et « sociétale », ce n’est donc pas un accident de l’histoire comme le déplorent naïvement les mélenchoniens mais un véritable retour aux sources ! Le socialisme n’était d’ailleurs à l’origine ni à gauche ni à droite, ou plutôt il pouvait être plus ou moins à droite ou plus ou moins à gauche. Marx ne critique-t-il pas dans Le Manifeste les « socialistes réactionnaires » ? Proudhon ne serait-il pas classé aujourd’hui à droite et conservateur sur les questions dites « de société » ?

Pour le grand public les choses ne sont hélas pas aussi claires et cela tient principalement à l’équivoque du mot libéralisme, presque toujours employé à tort dans sa seule acception économique, et au résultat du mouvement sinistrogyre découvert par Albert Thibaudet : pendant un siècle des partis de gauche de plus en plus radicaux, de plus en plus marxistes, ont poussé vers la droite les anciennes formations de gauche ; la droite authentique disparaissant pour sa part quasiment du champ parlementaire et n’étant maintenue en vie, voire ressuscitée, à l’extérieur de la chambre, que par l’école d’Action française.

Mais l’AF n’est pas réductible à cette seule dimension comme nous l’avons déjà montré ici. Son objet propre, sa fin, est le salut de la France pas le salut de la droite. Son adversaire est toutefois très clairement le libéralisme, qu’il porte un masque de droite ou de gauche.

Stéphane BLANCHONNET

Article paru sur a-rebours.fr et dans L’AF2000

( 17 juillet, 2017 )

Parlons massacre d’innocents !

 

Lu sur « boulevard Voltaire » ce très beau texte qui doit nous faire réfléchir

 

Une forte probabilité que l’enfant soit trisomique suffit aujourd’hui à justifier son meurtre.


Pour des propos visant l’extermination des handicapés et des homosexuels, un médecin exerçant à Cherbourg a été suspendu six mois (dont trois avec sursis) par le Conseil de l’ordre, qui a estimé que ses déclarations étaient « contraires au respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité prôné par le Code de la santé publique ».

Au-delà du caractère aberrant de la faible durée de suspension, nous pouvons être surpris que le Conseil de l’ordre se souvienne tout d’un coup de l’existence d’un « respect de la vie humaine ». En poussant un peu, ils se rappelleront même qu’il existe un serment d’Hippocrate. Serment lors duquel les futurs médecins jurent de ne « jamais provoquer la mort délibérément ».

Et pourtant, en France, des médecins tuent. Je ne vais pas vous parler directement d’avortement, le sujet fait controverse. Plutôt que d’IVG, j’aimerais que l’on parle d’IMG, deux sigles si proches qu’ils sont bien souvent confondus. L’un signifie interruption volontaire de grossesse, l’autre interruption médicale de grossesse.

Après que sont passées les douze semaines pendant lesquelles l’avortement est légal, les équipes médicales peuvent proposer le meurtre (à aucun moment ce fait n’est remis en doute) de l’enfant jusqu’à la veille de sa naissance. Les conditions pour avoir recours à cette pratique sont très larges, une « forte probabilité que l’enfant à naître soit atteint d’une affection d’une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic » (art. L2213-1 du Code de la santé publique). Une forte probabilité que l’enfant soit trisomique suffit aujourd’hui à justifier son meurtre. Remarquons que, dans le vocabulaire utilisé, il n’est pas fait mention de fœtus mais bien d’enfant.

 Notre société s’émeut (à raison) qu’un médecin veuille massacrer des handicapés, mais reste coite concernant le massacre de ces mêmes handicapés quelques jours avant leur naissance.

Le sujet de l’avortement avant douze semaines de grossesse est encore trop délicat pour être abordé de front : il faut donc procéder par étapes pour pouvoir de nouveau en discuter et faire réfléchir sur la question. La première est de montrer la réalité de l’IMG. Les témoignages de mères abondent, exprimant leur détresse après avoir senti leurs enfants bouger dans leur ventre puis, sous la pression médicale, accepté l’assassinat de celui-ci.

Ce qui se passe avec les enfants trisomiques est un eugénisme : la tentative de l’amélioration de la race humaine par l’élimination quasi systématique d’une partie de la population à naître (96 %). Le seul moyen de lutter contre ce transhumanisme est l’information, la prise de conscience des parents et leur accompagnement. Le combat à mener doit également se dérouler dans les facultés de médecine ; en finir avec les cours d’idéologues et un droit d’usage de la liberté de conscience pour les étudiants serait un bon début.

À quoi bon se battre contre les massacres du monde entier si nous sommes incapables d’agir dans notre propre pays ?

Étudiant
( 2 février, 2017 )

L’Action française face à l’élection présidentielle

 

Lu sur « boulevard Voltaire »

 

L’élection présidentielle est, que cela nous plaise ou non, le moment le plus décisif de notre vie politique.

 

L’élection du Président au suffrage universel dans la Ve République et la forte personnalisation du pouvoir qui en résulte sont un paradoxe pour les royalistes.

Elles nous apparaissent d’abord comme un hommage du vice républicain à la vertu monarchique. Elles confirment que la monarchie, qui a fait la France, est la constitution naturelle du pays. Elles valident le combat de Maurras et de son école contre le régime parlementaire de la IIIe République, faible là où il devait être fort (en haut, dans l’exercice des fonctions régaliennes de l’État) et fort là où il devait être faible (en bas, dans le contrôle et l’administration de la société).

Mais elles nous apparaissent aussi comme un condensé des défauts de la démocratie, dans la mesure où le chef élu reste un homme de parti, incapable d’incarner l’unité de la nation, et plus préoccupé par sa réélection que par les réformes à mener dans l’intérêt du pays.

Ce dernier défaut a d’ailleurs été accentué par le passage au quinquennat.

Mais l’élection présidentielle est, que cela nous plaise ou non, le moment le plus décisif de notre vie politique, celui où vont se décider les grandes orientations des cinq années suivantes. Les royalistes, ceux de l’Action française du moins, ont coutume de dire qu’ils entendent « préserver l’héritage en attendant l’héritier ». Ils ne se retirent donc pas dans leur tour d’ivoire ! Ils sont présents sur le champ de bataille, même s’ils veulent conserver une certaine hauteur de vue.

Ils se désintéressent d’autant moins de l’élection présidentielle de 2017 qu’elle se déroule à un moment crucial pour la survie du pays. L’indépendance, la sécurité et l’identité de la France sont menacées comme jamais par la conjonction de la mondialisation, du terrorisme et de l’immigration de masse.

Comme tous les adversaires des processus de destruction en cours, nous regardons avec bienveillance le populisme (le rejet des élites politiques ou médiatiques, responsables de la situation), le souverainisme (la volonté de reprendre en main notre destin national) et le renouveau identitaire (la réponse à la mondialisation culturelle comme au communautarisme induit par l’immigration).

Mais sur chacun de ces points, nous portons un regard original qu’il nous appartient de faire connaître : nous savons que le populisme conduit au césarisme et à ses périls là où le recours à la légitimité traditionnelle concilie autorité, service du bien commun et modération ; nous savons aussi que le souverainisme, s’il se réclame seulement de la démocratie, n’est pas suffisant pour garantir l’indépendance de la France car une majorité du peuple peut renoncer à sa liberté aussi bien qu’une assemblée ; nous savons, enfin, que l’identité française n’étant ni la race ni le contrat social républicain, elle ne peut se penser sans référence à notre longue histoire royale et catholique.

Professeur agrégé de lettres modernes
Président du Comité directeur de l’Action française
( 22 janvier, 2017 )

Albert Camus :« Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s’en faut. Certes, c’est un répugnant scandale »

 

 

Lu sur « lafautearousseau » ce très beau texte d’Albert Camus. Merci à LFAR de l’avoir publié.

 

 

albert_camus.jpgLe 21 janvier, avec le meurtre du Roi-prêtre, s’achève ce qu’on a appelé significativement la passion de Louis XVI. Certes, c’est un répugnant scandale d’avoir présenté, comme un grand moment de notre histoire, l’assassinat public d’un homme faible et bon. Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s’en faut. Il reste au moins que, par ses attendus et ses conséquences, le jugement du roi est à la charnière de notre histoire contemporaine. Il symbolise la désacralisation de cette histoire et la désincarnation du Dieu Chrétien. Dieu, jusqu’ici, se mêlait à l’histoire par les Rois. Mais on tue son représentant historique, il n’y a plus de roi. Il n’y a donc plus qu’une apparence de Dieu relégué dans le ciel des principes.

Les révolutionnaires peuvent se réclamer de l’Evangile. En fait, ils portent au Christianisme un coup terrible, dont il ne s’est pas encore relevé. Il semble vraiment que l’exécution du Roi, suivie, on le sait, de scènes convulsives, de suicides ou de folie, s’est déroulée tout entière dans la conscience de ce qui s’accomplissait. Louis XVI semble avoir, parfois, douté de son droit divin, quoiqu’il ait refusé systématiquement tous les projets de loi qui portaient atteinte à sa foi. Mais à partir du moment où il soupçonne ou connaît son sort, il semble s’identifier, son langage le montre, à sa mission divine, pour qu’il soit bien dit que l’attentat contre sa personne vise le Roi-Christ, l’incarnation divine, et non la chair effrayée de l’homme. Son livre de chevet, au Temple, est l’Imitation de Jésus-Christ. La douceur, la perfection que cet homme, de sensibilité pourtant moyenne, apporte à ses derniers moments, ses remarques indifférentes sur tout ce qui est du monde extérieur et, pour finir, sa brève défaillance sur l’échafaud solitaire, devant ce terrible tambour qui couvrait sa voix, si loin de ce peuple dont il espérait se faire entendre, tout cela laisse imaginer que ce n’est pas Capet qui meurt mais Louis de droit divin, et avec lui, d’une certaine manière, la Chrétienté temporelle. Pour mieux affirmer encore ce lien sacré, son confesseur le soutient dans sa défaillance, en lui rappelant sa « ressemblance » avec le Dieu de douleur. Et Louis XVI alors se reprend, en reprenant le langage de ce Dieu : « Je boirai, dit-il, le calice jusqu’à la lie ». Puis il se laisse aller, frémissant, aux mains ignobles du bourreau.

 

Albert Camus

L’homme révolté, La Pléïade, pages 528-529

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