( 6 mai, 2021 )

Explosions africaines et ondes de choc

 

Lu sur « actionfrancaise.net »

 

Comme le disait l’ancien président du Mali, Ibrahim Boubacar Keita « Si la digue est rompue au Sahel, ce sera l’invasion de l’Europe ». Non seulement la digue en Afrique avec le risque de voir le djihad déferler vers l’Océan mais aussi la digue qui fait écran avec l’Europe et d’abord avec la France.

Depuis toujours les diasporas représentent dans un pays donné des populations plus ou moins homogènes venues d’ailleurs et conservant à des degrés divers des mœurs, une culture, une religion, une langue qui les caractérisent et leur permettent de persévérer dans leur être. Cette persévérance permet leur épanouissement dans une perspective de type fédéral ou du moins qui sait en prendre à son aise avec le totalitarisme jacobin. On parlera alors de communauté.  Elles peuvent devenir des menaces pour l’unité nationale à proportion que le lien fédératif (qui peut être le Roi ou le sentiment du destin commun selon Renan) se distend ou s’affaiblit. Ces mêmes diasporas peuvent aussi se dissoudre dans une assimilation acceptée – ou subie (la diaspora polonaise, les Pieds Noirs, le Arméniens).

Nous nous en tiendrons ici aux diasporas sub-sahariennes

Ces diasporas sont présentées à juste titre comme des traits d’union entre le Nord (les pays d’accueil) et le Sud (les pays de départ) et cela sous divers aspects : soutien au pays d’origine par des transferts de fonds (30% du PIB comorien est assis sur des transferts d’argent Nord/Sud). On sait également que les transferts Nord/Sud émanent pour les ¾ des diasporas contre ¼ émanant des bailleurs publics ; renforcement des solidarités claniques, familiales et tribales à travers l’accueil réservés aux nouveaux arrivants ; participation même marginale aux tentatives de structurer l’Espace Francophone Mondial (OIF) ; développement des radios communautaires émettant en France. Il faut encore signaler les solidarités tenant au fait que les « migrants politiques » ayant fuit leur pays appartiennent souvent à ou aux ethnies victime de conflits civiles … ou d’élections perdues. On mesure d’importance du problème quand on voit avec quel soin les ambassades africaines surveillent leurs ressortissants émigrés. Les diasporas sont souvent des foyers d’oppositions pour les régimes en place.

Peu à peu la donne change. Avec le développement des communications modernes les diasporas sont devenues des acteurs politiques dans le pays d’origine.  Par les transferts financiers d’abord, et de plus en plus par le « transferts de valeurs » acquises au Nord (revendications démocratiques essentiellement). Au fil du temps les diasporas sont devenues actrices sociales dans les pays d’origine et même actrices politiques, assez souvent contre le pouvoir en place.  Avec des succès divers et souvent des phénomènes de rejet de personnalités voulant « revenir au pays » pour y faire carrière, comme ce fut le cas pour Kofi Yamgnane (qui fut ministre Français) au Togo. On entendit même au Togo des invectives telles que « Koffi go home » Reste que socialement ou politiquement les diasporas pèsent sur le pays d’origine.

Elles pèsent aussi, et de plus en plus, sur le pays d’accueil. Plus résilientes, moins impressionnées par les « valeurs » du pays d’accueil (on imagine les effets du mariage unisexe dans des populations attachées à des valeurs traditionnelles ou l’émergence d’une doxa LGBT qui ne demande plus à être reconnue mais à être dominante), développant leur propres solidarités familiales, coutumières, tribales. Devant l’effritement de la société française, l’échec de son école, son repli individualiste, les diasporas se rétractent, deviennent imperméables au discours du « pouvoir blanc ». Nous pouvons témoigner d’expériences comme dans le 18ème arrondissement où certaines communautés – y compris musulmanes – trouvaient dans les paroisses des secours que la mairie était incapable de fournir.

Bamako (capitale du Mali) comme N’Djamena (capitale du Tchad) sont en Afrique. Oui mais les diasporas issues des pays d’Afrique sub-saharienne sont bien en France et plutôt concentrées dans certaines villes comme les Comoriens à Marseille et Nanterre, les Sénégalais à Marseille, Paris ou Rouen et d’une manière moins voyante dans nombre de villes.

Si demain certains pays d’Afrique sub-saharienne devaient passer sous la coupe des djihadistes ce sont des populations entières qui deviendraient des otages à travers lesquels les nouveaux maitres pourraient donner des ordres aux membres des diasporas sur lesquelles s’exercerait un terrible chantage. Une approche fine devra tenir compte des solidarités ethniques (ou tribales) qui dessinent les véritables contours des diasporas. Paraphrasant Joseph de Maistre qui n’avait jamais vus d’Hommes mais seulement des Russes ou des Allemands on pourrait dire qu’on croit voir des Africains la où sont des Bamilekés ou des Zoulous. On se reportera ici aux travaux de Philippe Laburthe Tolra ou Michel Michel.

Emmanuel Macron, il y a deux ans déclarait « je gagnerai la présidentielle avec les diasporas » et d’ailleurs dès 2017 le mouvement s’était amorcé au 2ème tour.  Aujourd’hui les diasporas sont actrices de la politique françaises, nationale, locale et nous allons bientôt le vérifier, régionale. Mais, en 2021 on est loin du discours de Ouagadougou appelant la jeunesse à secouer ce qui restait de la Françafrique. L’affaire tchadienne est passée par là. Macron, en adoubant le fils s’Idriss Deby, sans aucun recul possible, dans l’urgence, avec les « conquérants » à 200kms de N’Djamena, est, d’un seul coup, revenu à une politique dont la condamnation était sa marque de fabrique. La diaspora tchadienne réagit très mal par la voix de Vincent Homadji, secrétaire général de la Diaspora Tchadienne de France, membre du comité de pilotage du Partenariat Eurafricain. Les voix des différentes diasporas qui semblaient acquises à Macron pourraient lui faire défaut l’an prochain et marquer plus encore la distances entre elles et la société française. Jean Claude Gaudin parlait d’un glissement qui s’opérait entre la France et les diasporas. Ce glissement pourrait-il aller jusqu’à la fracture ? une de plus ? celle de trop ?

Michel Servion
( 5 mai, 2021 )

La voie héroïque (II)

 

Lu sur « actionfrancaise.net »

 

La chevalerie

  • Entre le faire et l’être, le combat.

À ce niveau, le chevalier, lui, n’évite pas ‑pas complètement en tout cas- les passions, celles de la violence des affrontements relationnels, comme celles de l’incomplétude du désir amoureux.

Mars et Vénus sont inextricablement liés, comme le rappellent les innombrables chansons (comme les “madrigaux amoureux et guerriers” de Monteverdi) …  La noblesse inventa l’amour courtois. Les moines-chevaliers eux-mêmes, ceux qui sont héritiers de Saint Bernard, n’ont-ils pas une dévotion toute particulière pour Notre-Dame ?

Le Chevalier ne peut éviter d’affronter les sources-mêmes de la souffrance ‑Éros et Thanatos‑, car la voie héroïque est à la fois une lutte extérieure pour la Justice, contre le désordre dans le monde, et une lutte intérieure avec les passions.

Ce travail est dangereux bien-sûr, et bien peu de ceux qui sont partis en quête du Graal sont revenus intacts de cette errance.

Dès qu’il entre en relation avec les autres, l’homme peut-il échapper à la logique mimétique, celle du pouvoir et de la séduction, celle des rapports de forces, celle de l’amour et de la haine ?

Cette passion mimétique, mise en évidence par Jean Baudrillard ou René Girard, se manifeste par exemple, lorsque dans une crèche des enfants veulent tous le même jouet qu’ils délaissaient auparavant, parce que l’un d’entre eux a paru s’intéresser à ce jouet. On le sait bien, dans les familles nombreuses, le gâteau que l’on aurait voulu avoir est, en général, celui qui a été choisi par son frère. Ce qui est désiré, c’est l’objet du désir d’autrui.

C’est cette dimension que travaillent spécifiquement les initiations chevaleresques, pour transmuer la violence en vaillance, la jalousie en loyauté, et la concupiscence en courtoisie.

Enfin, au-dessus de l’état chevaleresque, se situent les initiations monastiques, où l’état humain consiste à “con-templer” le Centre absolu qui est la source du sens, la Lumière éblouissante (ou la “nuée obscure”) qui éclaire toute chose, et pour recouvrer l’image et la ressemblance divine, il renonce, dans une certaine mesure, à agir (directement) sur les choses et sur les autres.

La métaphysique, la philosophie pérenne, n’est pas seulement la doctrine de moines et autres brahmanes, mais celle de toute l’Humanité, dans ses différentes conditions. Chaque état donne à cette unique vérité sa coloration propre.

Campé sur les altitudes d’une métaphysique pure, René Guénon a peu développé le thème des adaptations de la doctrine aux différents états sociaux.

Pourtant chaque partie est nécessaire au tout ; et si toutes les virtualités de l’humanité sont en chaque homme, chaque homme ne peut actualiser toutes ses virtualités à moins d’entrer en relation avec ceux qui ont actualisé des virtualités complémentaires à la sienne. C’est en ce sens qu’une société n’est pas une somme d’individus, mais un grand être qui donne à chacun la possibilité de participer de l’Homme total.

Voilà pourquoi s’il est vrai que l’idée d’égalité entre les différents états de l’Humanité est absurde, aucun état n’est méprisable, parce que chacun a sa raison d’être. Encore faut-il que chacun de ces états soit éclairé, de façon particulière, par une même vérité.

  • la chevalerie, une voie universelle

Ces trois types d’initiations se sont donc développés au sein de la Chrétienté, mais il est vrai que dans la mesure où elles actualisent des dimensions inhérentes à l’état humain, elles sont universelles et qu’on les retrouve peu ou prou dans toutes les sociétés traditionnelles.

La voie héroïque consiste donc à faire de la guerre extérieure ‑ou de toute autre action sur les autres, action militante, politique[1]  ou encore amoureuse (le vocabulaire de la séduction témoigne des analogies avec la guerre) – la manifestation d’une guerre intérieure.

Dans cette perspective, l’action ne tire sa justification qu’en tant que sacrifice, c’est-à-dire en tant que faire sacré.

Ainsi, la guerre sainte en Islam, le djihad, comporte deux aspects :

La petite djihad, celle qu’on mène contre les infidèles, et la grande djihad, la guerre intérieure contre soi-même dont la première n’est que le reflet et la manifestation. Nous renverrons sur ce sujet à l’article de René Guénon Sayful-Islam, « le sabre de l’Islam », publié dans “Symboles de la science sacrée”, ou à l’article de Abd-Allah Yahya Darolles “Aperçus sur le djihad : doctrine et applications” (in Les cahiers de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques n°2, mai/août 1996).

De même, ceux qui pratiquent les arts martiaux d’Extrême-Orient le savent : l’esprit du Bushido – le code de l’honneur des samouraïs – implique une certaine attitude intérieure autant que l’efficacité dans le combat ; ou plutôt, l’efficacité dans le combat ne serait en quelque sorte qu’un effet second, le sous-produit de cette attitude d’éveil intérieur, véritable objectif de celui qui suit la Voie (le “do”).

« Renverser Tsing, restaurer Ming » proclame la société secrète des Hungs. II s’agit à la fois d’abattre la dynastie des envahisseurs Mandchous, ‑les Tsing usurpateurs‑, pour restaurer la lignée légitime des empereurs Ming ; mais aussi, puisque Ming n’est pas seulement le nom d’une dynastie mais signifie “lumière”, il s’agit de faire jaillir la lumière à l’intérieur de la société des Hungs, et d’abord dans chacun d’entre eux.

Aux Indes, dans le livre de la Bhagavad-Gîta, Arjuna, le Roi dépossédé, au milieu de son armée rangée en ordre de bataille, se lamente devant le carnage auquel il va devoir se livrer pour reconquérir son royaume. Le dieu Indra, qui conduit son char de combat, lui révèle qu’il peut légitimement combattre ses cousins rebelles, si, indifférent à la convoitise du fruit de son action, il s’engage dans la bataille comme dans un sacrifice. Car alors, Arjuna ne fait que remplir son devoir d’état, réaliser la fonction de sa caste. Si Arjuna ne réalisait pas sa vocation en bataillant, le monde serait livré à la pire des catastrophes, car l’ignorance des devoirs est pire que le carnage. Mais Arjuna, pour vaincre ses ennemis doit aussi se vaincre lui-même.

L’action doit être accomplie de façon désintéressée. Le Royaume ne peut être restauré qu’autant que la souveraineté intérieure du Roi est restaurée. Alors les contingences du combat extérieur ne pourront atteindre l’intériorité du combattant.

Cette caractéristique chevaleresque se retrouve dans toutes les figures de héros, même celles des romans de cape et d’épée ou celles des westerns. Le vrai héros combat pour vaincre certes, mais sa fin n’est pas ‑pas seulement- la victoire ; et en tout cas, pas à n’importe quel prix. Dans les films de cape et d’épée, le bon mousquetaire laisse son adversaire désarmé, ramasser son épée avant de poursuivre le duel, tandis que le vil traître frappe l’adversaire désarmé, ou par derrière, ou de toute autre façon déloyale.

C’est que, pour le héros, le résultat n’est pas le seul enjeu de la bataille. Il reste d’ailleurs quelque chose de cette éthique chevaleresque dans le fair play, l’esprit sportif, tel qu’il a été défini au début du siècle dans la gentry anglaise. Ou pour parler comme le baron de Coubertin, l’essentiel n’est pas de gagner, mais de participer[2]. Avant de devenir un spectacle de masse la compétition sportive était d’abord conçue comme une façon d’agir sur soi, de se cultiver (la “culture physique” comme on cultive une plante), de se vaincre soi-même à travers le prétexte d’un affrontement dont la victoire n’est que le but apparent. Être beau joueur c’est sans doute chercher à gagner, mais en sachant que dans le jeu il y a un autre enjeu, plus important que la Victoire.

  • le christianisme héroïque

Si dans toutes les civilisations, les héros ont réussi, à travers combats, épreuves et tribulations, à rétablir l’ordre cosmique menacé par la chute entropique ou la malignité des méchants, le christianisme n’a pas ignoré cette voie héroïque, mais au contraire, l’a développée de façon très radicale.

Le Christianisme, ce n’est pas seulement la douceur apparente des Béatitudes, mais c’est aussi par excellence la religion de la Passion. Car il n’est pas sans intérêt que, dans le Christianisme, le même mot désigne à la fois la force de l’amour, les attachements terrestres, et la geste héroïque et sacrificielle de l’Homme-Dieu par laquelle a été ouverte la voie du Salut.

Tout au long de l’histoire chrétienne, cette virtualité héroïque du christianisme s’est diversement manifestée, et sans doute, chaque chrétien est-il amené à vivre, plus ou moins, cette dimension particulière de sa Foi.

Les Évangiles rapportent ces paroles, étranges pour qui ne voudrait reconnaître dans le Christ qu’un prophète de la non-violence :

« Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle fille de sa belle-mère : on aura pour ennemi ceux de sa propre maison » (Matthieu X‑30:36).

Je suis venu apporter un feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé…Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division…” (Luc XII- 49/53)

C’est encore Jésus qui proclame :

« Le Royaume des Cieux souffre violence, et les violents le prennent de force » (Matthieu XI-12).

Ou encore : « Le Royaume de Dieu est au dedans de vous. On y pénètre par la violence » (Luc VII-21).

Jésus, avant de s’engager sur la voie héroïque, la grande épreuve de sa Passion, ordonne à ses disciples : « que celui qui n’en a pas, vende son manteau pour acheter un glaive ». (Luc XXII-36).

Certes il proclame “ceux qui prendront l’épée périront par l’épée” (Matthieu 26.52) mais il ne précise pas qu’il est plus mauvais de périr par le glaive…

Remarquons que si par Marie le Messie est issu de la descendance sacerdotale d’Aaron, par Joseph il appartient à la tribu royale de Juda, il est héritier des Rois David et Salomon. Le Christ concentre deux qualités normalement distinctes : prêtre et roi.

L’agent ultime du sacrifice, celui qui perce le Cœur du Crucifié afin que s’en écoule l’Eau et le Sang de la vie nouvelle est un soldat ; le centurion que la Tradition nomme Longin. Il est considéré comme le Premier chevalier chrétien car sa lance ouvre la fontaine régénératrice de la Miséricorde Divine, et provoque l’effusion de la Grâce sur l’homme et l’univers (p.33 G. de Sorval “initiation chevaleresque et royale” Dervy).

Parmi les saints dont la vie est donnée en modèle aux fidèles, les guerriers et les chevaliers sont nombreux, sur le type de St. Michel, l’Archange des combats eschatologiques, de St. Georges le chevalier terrassant le dragon, de St. Maurice à St. Théodore et tant d’autres, et en France, de St. Martin évangélisateur de la Gaule, St. Louis le roi croisé, jusqu’à Ste Jeanne d’Arc avec laquelle l’histoire de notre pays est si étrangement mêlée. Sans compter des soudards comme St. Christophe dont la légende nous dit qu’il n’aimait que la force et que c’est en voulant suivre le maître le plus fort qu’il finit par servir l’enfant Jésus.

Et je n’évoquerai pas ici St. Bernard et la spiritualité des Ordres de chevaliers-moines (templiers) institués lors des Croisades, car cela exigerait un développement particulier.

C’est tout particulièrement dans les Épitres de St. Paul que la chevalerie chrétienne trouvera son inspiration.

Les affrontements dans ce monde transposent et reflètent les théogonies angéliques :  » Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les dominateurs des ténèbres d’ici-bas, contre les esprits méchants dans les lieux célestes « . (Éphésiens 6:12)

Saint Paul parle de ses compagnons comme des « compagnons d’armes » et écrit à Thimothée (deuxième épître II‑3) : « Prends ta part de souffrances, en bon soldat du Christ Jésus. Dans le métier des armes, personne ne s’encombre des affaires de la vie civile s’il veut donner satisfaction à celui qui l’a enrôlé ».

On comprend qu’à la messe les chevaliers se tenaient debout lors de la lecture des Epîtres de Paul qu’ils considéraient comme un des leurs. C’est pour la même raison que dans l’iconographie, St. Paul est normalement représenté muni d’une épée[3] , car, faisant partie de l’aristocratie juive, il jouissait aussi de la qualité de citoyen romain. C’est à ce titre qu’il fut conduit à Rome pour être décapité et non condamné à l’infamant supplice de la croix[4].

En outre, l’attachement des chevaliers à St. Paul s’explique aussi par le texte de l’épître aux Éphésiens (VI-10 – 17) qui jette les bases de la chevalerie chrétienne.

“En définitive, rendez-vous puissants dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l’armure de Dieu pour pouvoir résister aux manœuvres du diable. Car ce n’est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes.

C’est pour cela qu’il vous faut endosser l’armure de Dieu, afin qu’au jour mauvais, vous puissiez résister, et, après avoir tout mis en œuvre, rester ferme. Tenez-vous debout, avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse, et pour chaussures, le zèle à propager l’Évangile de la paix ; ayez toujours en main le bouclier de la Foi, grâce auquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Mauvais ; enfin, recevez le casque du Salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu. »

Des textes qui font échos à celui de Saint Paul, on en retrouve tout au long de l’histoire de l’Église. Nous nous contenterons ici d’évoquer St. Thomas : “la vertu de force a pour fonction d’écarter l’obstacle qui empêche la volonté d’obéir à la raison. Or, reculer devant une difficulté, c’est le propre de la crainte qui fait battre en retraite devant un mal difficile à vaincre. La force a donc pour objet principal la crainte des difficultés, susceptible d’empêcher la volonté d’être fidèle à la raison. D’autre part, il faut non seulement soutenir fermement les chocs des difficultés en réprimant la crainte, mais aussi les attaquer avec modération, lorsqu’il faut en venir à bout pour assurer l’avenir, ce qui est évidemment la fonction de l’audace.”  (cité par Marcel de Corte “De la force”, Ed Dominique Martin Morin).

On pourra aussi citer les exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola qui, dans la Méditation des « deux étendards » qu’il tenait de Saint Augustin (la Cité de Dieu), invite le retraitant à fixer ses facultés mentales sur une représentation du monde comme champ de bataille :

« On se représentera une vaste plaine près de Jérusalem, au milieu de laquelle se trouve Notre Seigneur Jésus Christ, Chef Souverain (= Capitaine Général) de tous les hommes vertueux, et une autre plaine près de Babylone, où est Lucifer, le chef des ennemis…

Je considérerai comment il appelle autour de lui des démons innombrables, comment il les répand, les uns dans une ville, les autres dans une autre, et aussi dans tout l‘univers, n’oubliant aucune Province, aucun lien, aucune condition, aucune personne en particulier…

À l’opposé, on se représentera également le Chef Souverain et véritable qui est Jésus Christ Notre Seigneur.

Dans un premier colloque, je demanderai à Notre Dame qu’elle m’obtienne de son Fils et Seigneur, la grâce d’être reçu sous son étendard. » (P.183 – 191 St. Ignace de Loyola “Exercices spirituels” Paris Librairie Ch. Poussièlgue 1895).

A notre époque, une mystique comme la si douce sainte Thérèse de Lisieux affirme, quelques jours avant sa mort : “ Je ne suis pas un guerrier qui a combattu avec des armes terrestres, mais avec le glaive de l’esprit qui est la parole de Dieu. Aussi, la maladie n’a pu m’abattre… Je l’ai dit, je mourrai les armes à la main ».

Michel Michel

[1]la guerre, c’est la politique continuée par d’autres moyens “ affirmait Carl von Clausewitz, le théoricien de la stratégie.

[2] La phrase attribué à Pierre de Coubertin est apocryphe. Il a repris la formule de l’évêque de Pennsylvanie Ethlelbert Talbot : « l’important dans la vie n’est point le triomphe mais le combat ; l’essentiel, ce n’est pas d’avoir vaincu mais de s’être bien battu. » (24 juillet 1908)

[3] Curieusement, l’iconographie attribue l’épée à Paul dont le métier était de fabriquer des tentes, et les clefs à Pierre qui pourtant s’illustra par l’usage de l’épée (Jean 18 10 – 11).

[4] Remarquons que jusqu’à la révolution, la tripartition sociale se marquait aussi dans les supplices : on pendait pour les crimes crapuleux, on décapitait pour les crimes politiques, et on brûlait pour les crimes spirituels. Même à l’époque contemporaine, on ne guillotine pas les opposants politiques, mais on les fusille.

( 27 avril, 2021 )

La voie héroïque (I)

 

Lu sur actionfrancaise.net

 

Nous proposons ici une réflexion libre de Michel Michel, sociologue bien connu à l’Action française dont il est un pilier (NDLR).

J’ai jadis écrit pour dénoncer les dangers d’une “dérive éthique” du royalisme[1]. En effet les royalistes et singulièrement les militants d’Action Française ne sont pas essentiellement fédérés par une éthique mais par la volonté de “conserver l’héritage et ramener l’héritier”. Il serait même dangereux, compte tenu de la diversité des références intellectuelles en France, qu’il n’y ait qu’une seule éthique qui soit professée.

Mais, si le mouvement ne saurait avoir une éthique “officielle”, les militants eux doivent bien se donner une boussole pour comprendre le sens de leur vie et de leurs engagements.

Le texte qui suit ne prétend pas à s’imposer comme un élément de l’orthodoxie de l’Action Française, mais il me semble pertinent pour un militant et, en tout cas, c’est l’éthique qui m’a permis de “tenir” pendant 62 ans de militantisme, avec les hauts et les bas que le mouvement a traversé.

LA GUERRE SAINTE

« Le Seigneur est un Guerrier

son nom est Iod hé vau hé »

1er Cantique de Moïse (Exode XV 3)

Notre intention n’est pas de justifier la révolte des Kshatriyas contre les Brahmanes, ni de mettre en cause la suprématie du spirituel sur le temporel, ni de contester l’ordre traditionnel si bien décrit par René Guenon dans « Autorité spirituelle et pouvoir temporel ».

Mais enfin, pour qu’il y ait subordination, il faut bien qu’il y ait une réalité subordonnée. En termes de” Varnas” (“couleur”) aux Indes, la hiérarchie se décline en quatre catégories de castes : Brahmanes, Kshatriyas, Vaischias et Sudras. Cette hiérarchie a sous-tendu la constitution sociale du monde indo-européen (au moins) institutionnellement jusqu’à la révolution de 1789 (Clergé, Noblesse, Tiers-Etat). D’ailleurs on retrouve ces catégories même chez les plus orthodoxes des marxistes qui distinguent le niveau idéologique (les représentations), politique (les rapports de forces) et économique dans lequel ils voudraient voir “l’infrastructure” de la société.

Certes, il y a différentes qualifications. Tout le monde n’a pas vocation à être kshatriya, guerrier ou « militant » ; il y a certainement des vocations bien supérieures… Mais Jésus pleura sur le sort de Jérusalem ; et je trouve un peu suspects, ceux qui proclament leur amour de la Jérusalem céleste en se désintéressant de leur pauvre Jérusalem terrestre. Ceux-là se croient brahmanes et ils ne vivent même pas comme des sûdras (serviteurs), mais en « hors-castes », totalement asservis à l’illusion individualiste qui caractérise notre monde. A toute époque, surtout dans les plus malheureuses, la guerre sainte, reflet de la théogonie[2] céleste, demeure nécessaire pour rétablir, autant que possible, l’ordre principiel. La guerre sainte extérieure dans le monde comme la guerre sainte intérieure en chacun.

On ne peut ignorer totalement l’un de ces niveaux sans mettre en péril l’économie générale de la création, c’est-à-dire la maintenance d’un ordre reconquis au sein même du désordre.

La pluralité des niveaux de vocation humaine étant légitime, c’est d’un de ces niveaux subordonnés dont je voudrais analyser la situation métaphysique ici.

Mes propos ne prétendent pas à l’originalité, mais l’originalité n’est pas une valeur à laquelle j’attribue une grande importance.

  1. La Chrétienté a réussi à transformer des soudards en Chevaliers.

Pourquoi cet intérêt spécifique envers ceux dont la fonction est de faire la guerre ? Certes, aucune condition n’échappe au travail de la Grâce. Le Verbe qui s’incarne à la fin des temps, au solstice d’hiver, à minuit, dans une étable souterraine, ce Verbe sait atteindre les prostituées, les publicains et les brigands.

Mais pour autant, la Chrétienté n’a pas institué des initiations de prostituées, de percepteurs ou de détrousseurs de grands chemins.

C’est que ces états ne sont pas essentiels à la condition humaine.

Pourquoi donc, à côté des initiations artisanales et monastiques ce développement des initiations chevaleresques ?

Sans doute, dans l’ordre de ce monde déchu, la guerre est-elle un fait, et même une nécessité et comme le constate René Guénon :

« A moins d’être aveuglé par certains préjugés, il est facile de comprendre (que) dans le domaine social, la guerre, en tant qu’elle est dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et qu’elle a pour but de les y ramener, constitue une fonction légitime, qui n’est au fond qu’un des aspects de la fonction de « Justice » entendue dans son acception la plus générale. » (p.174 “Symboles de la science sacrée” 1962).

Ces considérations font écho au jugement de Saint Paul sur l’autorité politique. « Ce n’est pas en vain qu’elle porte le glaive ; en punissant, elle est au service de Dieu pour manifester sa colère envers les malfaiteurs » (Romains 13, 4).

Mais cette nécessité de la guerre justifie-t-elle pour autant une spécificité spirituelle du guerrier ?

Constatons que la plupart des sociétés traditionnelles ont tracé une voie aux guerriers, et que dans beaucoup de cultures ‑celles en particulier que naguère les sciences sociales qualifiaient de primitives ou d’archaïques‑, c’est la seule voie de réalisation offerte à la plus grande partie des hommes qui ne sont pas appelés à devenir chamanes.

Les femmes donnent la vie, les hommes donnent la mort, comme guerrier, ou comme prêtre, car les prêtres ne sont pas d’abord des conseillers spirituels, ou des guides-chants mais essentiellement des sacrificateurs qui égorgent tourterelles, moutons et bœufs ou encore le Christ dont ils renouvellent le sacrifice à chaque messe. (Cf. Jean Hani “La Divine liturgie”). C’est parce qu’on ne comprend plus cette fonction du prêtre ni celle de la femme qu’on saisit si mal pourquoi, dans toutes les sociétés traditionnelles, les femmes n’exercent pas la prêtrise et non pas à cause d’une prétendue mentalité archaïque misogyne, car il y a eu des femmes disciples du Christ, des prophétesses et même des prostituées sacrées ? Mais pas de prêtresses, ni parmi les “grands prêtres” du Temple, ni parmi les Apôtres ni dans les sociétés étudiées par les ethnologues.[3]

La raison de cette universalité de la voie héroïque relèverait-elles seulement des conditions historiques et sociales ? Ou bien ne découlerait elles pas aussi d’une nécessité métaphysique ? Si tant est que les unes puissent être indépendantes de l’autre.

Cette universalité, ce caractère essentiel à l’homme de la condition de guerrier justifierait que la voie chevaleresque puisse être proposée à des hommes qui, comme la plupart d’entre nous ne partagent pas la condition sociale du soldat ni même celle du militant.

Sans doute, l’ésotérisme est une voie particulière, à suivre au sein (pas à côté ni au-dessus) de l’exotérisme universel, par certains hommes qui ont une vocation spécifique ; mais également l’ésotérisme développe des virtualités particulières, mais essentielles de l’homme.

Quel est donc ce lien fondamental qui relie la condition humaine à la guerre ?

Je m’appuierai dans un premier temps sur une conception anthropologique inspirée de Georges Dumézil, outrepassant d’ailleurs ses théories qui limitaient prudemment la tripartition sociale au monde indo-européen[4].

L’homme entre en relation avec trois niveaux : il interagit avec les choses, avec les autres, et avec le sens (ou représentations).

Quand il entre en relation avec les choses, l’homme est seigneur des formes, maître de ce qui demeure du jardin de l’Eden, peut-être même participe-t-il du pouvoir créateur du Tout Puissant (? Je n’en suis pas certain). De cette vertu découlent les initiations artisanales dont le Compagnonnage est exemplaire : bâtir un temple en suivant l’ordre-même de l’Univers, c’est réitérer analogiquement l’acte de la création.

En tant que voie particulière, vocation spécifique, l’éthique chevaleresque se situe entre la voie de l’artisan – qui consiste à bien faire les bonnes ou les belles œuvres – et la voie du moine qui vise à retrouver la bienheureuse unité par la contemplation de la Vérité et l’apathéia, l’absence de passion. (Exception : le tantrisme dans l’Hindouisme et les “Exercices spirituels” d’Ignace de Loyola qui utilisent les émotions dans la voie spirituelle).

Michel MICHEL

(à suivre)


[1] « Je suis royaliste, mais je me soigne. De quelques travers pathologiques du royalisme et particulièrement de la dérive éthique ». En 2006, Thierry Jolif avait publié un ouvrage collectif sous le titre « ETRE ROYALISTE » (Ed. DUALPHA collection « politiquement incorrect »).

[2] Théogonie : combats entre les dieux, les dieux et les titans, ou entre Saint Michel et le démon, etc.

[3] Sauf dans de rares cultes décadents comme le vaudou haïtien où religion et sorcellerie sont indistinctes.

[4] Les trois tentations du Christ correspondent bien à cette tripartition : s’alimenter pour l’artisan et le commerçant, se jeter du haut du Temple pour que les anges le rattrapent pour le spirituel, le pouvoir sur le monde pour le politique et le Guerrier. Et pourtant on est dans le monde sémitique et pas indo-européen…

( 23 avril, 2021 )

Y A Pas Photo !, par Guy Adain.

 

Lu sur « lafautearousseau »

 

Bien avant le « Mariage pour Tous », Marianne avait déjà…

« Épousé la Veuve » !

Marianne, symbole de la République n’est qu’une figure allégorique sans âme, bien loin de représenter la Femme éternelle, celle de : « l’Éternel Féminin », celle d’autrefois, celle des Dames du temps jadis, quand la France était encore « Fille aînée de l’Église » !

Ni épouse, ni mère, mais Tricoteuse, Femen et Sans-culotte, Marianne sert d’âme et de conscience au Président

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Incarner « La France », Marie-Antoinette l’a fait merveilleusement, douloureusement et tragiquement bien. Elle n’était pas « Française de souche, mais étrangère, migrante…Elle est devenue Reine de France…

Si ce n’est par le sang reçu, mais par le sang versé !
Le sien, celui de son mari, quant à son fils, Marianne l’a laissé mourir de consomption. Voilà un thème de repentance qui mériterait d’être mis à l’étude…

 

Guy Adain

22/04/2021

( 14 avril, 2021 )

Pierre-Joseph Proudhon, le père de l’anarchisme

 

Lu sur « actionfrancaise.net »

 

Il est souvent professé, qu’avant le XXe siècle, la France n’a fourni au monde que très peu de métaphysiciens à l’exception de Descartes et de Pascal. Bien qu’un peu grossière en ce qu’elle fait fi de l’humanisme français et des physiocrates, cette assertion conserve une part de vérité. La pensée française s’est indéniablement moins passionnée pour la métaphysique que sa voisine allemande. En revanche, la théorie politique a fait l’objet d’une attention gallicane toute particulière qu’on pense à La Boétie, Bodin, Rousseau, Montesquieu ou encore Tocqueville. Rien d’étonnant à ce qu’à la suite de ces auteurs majeurs de la philosophie politique, on trouve Pierre-Joseph Proudhon, le père de l’anarchisme. Cette théorie politique a irrigué le XIXe siècle autant d’un point de vue conceptuel que sur le plan de la pratique politique comme en témoignent les nombreux cercles anarchistes ayant eu recours la violence directe. Elle est restée vivace au siècle suivant et continue d’influencer certains penseurs actuels comme David Graeber et certains groupes politiques antifascistes et altermondialistes. Il faut d’ailleurs souligner le retentissement occidental et eurasiatique qu’a eu cette théorie française puisqu’elle a donné naissance à l’anarchisme russe, américain, italien et espagnol. C’est dire la place qu’occupe Proudhon dans l’histoire des idées politiques.

Quelques éléments biographiques

Fils d’un tonnelier et d’une cuisinière, Pierre-Joseph Proudhon naît en janvier 1809 à Besançon au sein d’une famille modeste. Boursier, il obtient de nombreux prix d’excellence mais est contraint de quitter l’école à dix-sept ans pour aider ses parents dans le besoin. Il devient alors ouvrier typographe dans une imprimerie qui finit par faire faillite. Chômeur, il sera embauché quelques années plus tard par des amis, les frères Gauthier, récents fondateurs d’une imprimerie. Ces derniers le poussent à reprendre des études. C’est ainsi que Proudhon, après avoir obtenu une bourse de l’Académie de Besançon, se lance dans un mémoire intitulé Recherches sur les catégories grammaticales pour lequel il reçoit une mention honorable. Il obtient son bac à vingt-neuf ans et se met à suivre des cours au Collège de France et à l’école des Arts et Métiers. L’Académie lui accorde une nouvelle bourse qui sera supprimée en raison de la polémique consécutive à la parution de son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? en 1841. Une nouvelle fois grâce aux frères Gauthier, Pierre-Joseph Proudhon devient le fondé de pouvoir de leur société de transport.

En 1847, le père de l’anarchisme fonde le journal Le représentant du peuple et devient député une année plus tard. Très virulent dans ses articles envers Napoléon III, il finit même par être incarcéré pendant trois ans dans la prison de Sainte-Pélagie. Profitant des quelques heures de sortie autorisées par semaine, Proudhon se marie et devient père de famille. Il résumera la pratique politique de la sorte : « Faire de la politique, c’est laver ses mains dans la crotte ». L’anarchiste français met un terme à la politique politicienne pour se consacrer uniquement à la théorie. De ces études sortiront de nombreux ouvrages qui marqueront les futures générations d’ouvriers. Avant sa mort à Paris en 1865, il tentera sans succès d’influencer la Première Internationale contre Marx. Connu pour son ton pamphlétaire à l’égard des capitalistes, des politiques, des chrétiens, des femmes, des juifs et des africains, Pierre-Joseph Proudhon aura été au cours de sa vie relativement isolé en raison de son côté franc-tireur. Même au sein de sa loge maçonnique, il gardera ses distances malgré une adhésion totale à la métaphysique du Grand Architecte. Contrairement à de nombreux anarchistes, Proudhon n’était pas athée.

La théorie de la propriété de Proudhon

« La propriété, c’est le vol. » Il n’est pas rare d’entendre cette phrase débitée avec la fierté quelque peu feinte d’avoir résumé et compris la doctrine proudhonienne alors qu’en général le contre-sens est de mise. Cet aphorisme, un peu caricatural, fait vite oublier les nuances de Proudhon au sujet de la propriété. En effet, il condamne dans la propriété ce que le capitaliste vole au prolétaire mais ne rejette pas le principe même de propriété puisqu’il fait l’éloge de la propriété collective à travers des coopératives et des associations ouvrières.

Pierre-Joseph Proudhon pose même une question éminemment intéressante dans sous ouvrage traitant de la question Qu’est-ce que la propriété ? [1] paru en 1840. Loin de toute attitude positiviste, il se demande quel est le fondement du droit de propriété. Le théoricien anarchiste rejette un peu vite le droit naturel comme assise de la propriété au motif qu’il n’existe pas dans la nature et chez les peuplades primitives [2]. Le travail comme fondement de la propriété ne trouve pas non plus grâce à ses yeux car le travail ne permet pas nécessairement la propriété mais uniquement d’acquérir ses fruits. La contrepartie du travail constitue le salaire individuel sans que la force collective générée par l’addition des travailleurs ne soit jamais rémunérée. Or, c’est bien cette force multipliée qui permet d’achever l’œuvre commandée par le capitaliste. Pour résumer, la force collective est supérieure à la somme des forces individuelles et pourtant elle n’est pas rémunérée.

L’inégalité des capacités permet de satisfaire les besoins différents de la société. Il n’est donc pas juste d’octroyer plus à ceux qui ont le plus de prédispositions génétiques car ces dernières émanent de la société à laquelle ils sont donc redevables. L’homme en tant qu’animal social a besoin des autres pour vivre. Cette interdépendance justifie l’égalité matérielle des hommes entre eux de sorte qu’il n’existe aucune raison que le bourgeois s’enrichisse sur le dos de la masse. Le salaire suffit seulement à faire vivre le salarié mais on oublie vite qu’il enrichit le capitaliste qui ne le rétribue pas en tant que participant au travail collectif.

Pierre-Joseph Proudhon rejette donc la propriété individuelle pour lui préférer la possession pour tout le monde. L’objet de la possession peut bien entendu évoluer à la hausse ou à la baisse en fonction de la démographie. Le droit d’occupation ne peut donc être que temporaire. Mais contrairement à Marx [3], l’anarchiste français ne plaide pas pour l’abolition de toute propriété puisqu’il promeut l’idée d’organisations collectives d’essence mutualiste.

La doctrine politique de Proudhon : le fédéralisme

Proudhon a consolidé définitivement sa doctrine politique dans son livre Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution [4] paru en 1863. Il part du postulat que deux éléments sont nécessaires à une organisation politique : l’autorité qui est d’essence naturelle et la liberté qui est une production de l’esprit nécessairement supérieure à ladite autorité. Parmi les régimes d’autorité, il distingue ceux où l’autorité est exercée par un seul sur tous (monarchie, tyrannie) et ceux où l’autorité est exercée par tous sur tous (communisme). Les régimes de liberté se répartissent aussi selon un dualisme : soit le gouvernement de tous est le fait de chacun (démocratie), soit le gouvernement de chacun est le fait de chacun (anarchie). Aucun de ces systèmes ne trouve grâce aux yeux de Pierre-Joseph Proudhon. C’est pourquoi, il serait plus judicieux de le nommer le fédéraliste plutôt que l’anarchiste car il n’a jamais énoncé que l’ordre social résulte des échanges entre individus. Mais le terme anarchie a fini par recouvrir plus de situations que la définition émanant de son étymologie.

Au sujet de la démocratie qui prend de l’importance à son époque, Proudhon reprend l’argument aristotélicien selon lequel la démocratie est souvent captée par une minorité ce qui l’a fait basculer dans l’oligarchie. Ce propos ne semble pas s’être démenti avec l’expérience politique du XXe siècle et le début du suivant. À propos de la monarchie, il regrette qu’elle finisse toujours en tyrannie ou en absolutisme à mesure qu’elle s’étend. Cette considération n’est malheureusement pas démontrée par l’auteur. Pour lui, la monarchie a fini par s’adapter au régime démocratique à cause du développement de l’économie politique. En effet, la démocratie semble plus compatible avec le capitalisme car l’individu produit mieux s’il est libre et s’il se consacre exclusivement à son activité. Proudhon résume le dilemme de la sorte :

« Presque toujours les formes du gouvernement libre ont été traitées d’aristocratie par les masses, qui lui ont préféré l’absolutisme monarchique. De là, l’espèce de cercle vicieux dans lequel tournent et tourneront longtemps encore les hommes de progrès. Naturellement, c’est en vue de l’amélioration du sort des masses que les républicains réclament des libertés et des garanties ; c’est donc sur le peuple qu’ils doivent chercher à s’appuyer. Or, c’est toujours le peuple qui, par méfiance ou indifférence des formes démocratiques, fait obstacle à la liberté […] Que la démocratie multiplie tant qu’elle voudra, avec les fonctionnaires, les garanties légales et les moyens de contrôle, qu’elle entoure ses agents de formalités, appelle sans cesse les citoyens à l’élection, à la discussion, au vote : bon gré mal gré ses fonctionnaires sont des hommes d’autorité, le mot est reçu ; et si parmi ce personnel de fonctionnaires publics il s’en trouve un ou quelques-uns chargés de la direction générale des affaires, ce chef, individuel ou collectif, du gouvernement, est ce que Rousseau a lui-même appelé prince ; pour un rien ce sera un roi. On peut faire des observations analogues sur le communisme et sur l’anarchie. Il n’y eut jamais d’exemple d’une communauté parfaite et il est peu probable, quelque haut degré de civilisation, de moralité et de sagesse qu’atteigne le genre humain, que tout vestige de gouvernement et d’autorité y disparaisse. Mais, tandis que la communauté reste le rêve de la plupart des socialistes, l’anarchie est l’idéal de l’école économique, qui tend hautement à supprimer tout établissement gouvernemental et à constituer la société sur les seules bases de la propriété et du travail libre. » [5]

Pour le théoricien besançonnais, c’est la lutte des classes qui détermine le régime politique. L’alliance de telle classe avec une autre va donc définir la teneur du régime politique. Ainsi la bourgeoisie a réussi faire advenir en régime monarchique ses idées libérales tout en gardant la centralisation administrative permettant le contrôle des masses et en instituant un suffrage censitaire pour s’en préserver. Cette analyse est d’une brûlante actualité au vu des nombreux propos méprisants des élites politico-médiatiques au sujet du peuple [6]. En définitive, Proudhon n’est pas tendre avec la démocratie :

« Toujours le drapeau de la liberté a servi à abriter le despotisme ; toujours les classes privilégiées se sont entourées, dans l’intérêt même de leurs privilèges, d’institutions libérales et égalitaires ; toujours les partis ont menti à leur programme, et toujours l’indifférence succédant à la foi, la corruption à l’esprit civique, les États ont péri par le développement des notions sur lesquelles ils s’étaient fondés […] Ne vous fiez pas à la parole de ces agitateurs qui crient, Liberté, Égalité, Nationalité : ils ne savent rien ; ce sont des morts qui ont la prétention de ressusciter des morts. Le public un instant les écoute, comme il fait les bouffons et les charlatans ; puis il passe, la raison vide et la conscience désolée. » [7]

Mais que propose-t-il après avoir conspué tous les régimes politiques existants ? Le théoricien besançonnais propose la voie du fédéralisme. Dans un esprit très contractualiste et très juridique, le citoyen est invité à adhérer à la fédération puisqu’il a autant à lui donner qu’à recevoir de sa part. Cette adhésion est à différencier du contrat social de Rousseau qui présuppose un état de nature idéal et antérieur à la société. À mesure que les communautés humaines se développent, les individus ne peuvent plus vivre en tant qu’individus purs et innocents séparés les uns des autres ; ils doivent donc par un contrat social abstrait, c’est-à-dire via une adhésion abstraite, voire inconsciente, se regrouper pour faire société. Il n’existe rien de tout cela chez l’anarchiste français peu suspect d’amour envers les théories idéalistes.

Pour lui, « Ce qui fait l’essence et le caractère du contrat fédératif, et sur quoi j’appelle l’attention du lecteur, c’est que dans ce système les contractants, chefs de famille, communes, cantons, provinces ou États, non-seulement s’obligent synallagmatiquement et commutativement les uns envers les autres, ils se réservent individuellement, en formant le pacte, plus de droits, de liberté, d’autorité, de propriété, qu’ils n’en abandonnent [8]. » Cette approche quasi civiliste [9] de la fédération semble très éloignée de la vision réaliste et classique d’origine aristotélicienne où la communauté politique a pour origine non pas le contrat mais la communauté naturelle et organique. Le citoyen adhère à la fédération proudhonienne pour qu’elle lui assure la liberté, la sécurité, la prospérité économique et qu’elle lui offre une possibilité de règlement des conflits. La fédération n’est en rien supérieure ni aux unités politiques territoriales de moindre importance, ni même aux individus qui la composent. On retrouve cette même idée de la subsidiarité, très éloignée de la tradition jacobine et centraliste, dans la doctrine sociale de l’Église. La fédération doit détenir le moins de pouvoirs possible de sorte que le pouvoir doit avant tout se concentrer au niveau local, au plus près de la communauté humaine. Le philosophe français de l’anarchisme relève à juste titre que le pouvoir a une tendance naturelle à s’étendre de manière illimitée. Au niveau international, les fédérations peuvent s’allier entre elles autour d’objectifs communs tels que la sécurité commune ou l’échange économique. Apôtre de la décentralisation, il résume son idée fédéraliste de la manière suivante :

« La Fédération donne ample satisfaction aux aspirations démocratiques et aux sentiments de conservation bourgeoise, deux éléments partout ailleurs inconciliables et comment cela ? Précisément par ce garantisme politico-économique, expression la plus haute du fédéralisme. La France, ramenée à sa loi, qui est la moyenne propriété, qui est l’honnête médiocrité, le niveau de plus en plus approché des fortunes, l’égalité ; la France rendue à son génie et à ses mœurs, constituée en un faisceau de souverainetés garanties les unes par les autres, n’a rien à redouter du déluge communiste, pas plus que des invasions dynastiques. La multitude, impuissante désormais à écraser de sa masse les libertés publiques, l’est tout autant à saisir ou à confisquer les propriétés. Bien mieux, elle devient la plus forte barrière à la féodalisation de la terre et des capitaux, à laquelle tend fatalement tout pouvoir unitaire. Tandis que le citadin n’estime la propriété que pour le revenu, le paysan qui cultive l’estime surtout pour elle-même : c’est pour cela que la propriété n’est jamais plus complète et mieux garantie que lorsque, par une division continue et bien ordonnée, elle s’approche de l’égalité, de la fédération. Plus de bourgeoisie, et pas davantage de démocratie ; rien que des citoyens, comme nous le demandions en 1848 : n’est-ce pas le dernier mot de la Révolution ? Où trouver la réalisation de cet idéal, si ce n’est dans le Fédéralisme ? Certes, et quoi qu’on ait dit en 93, rien n’est moins aristocratique et moins ancien régime que la Fédération ; mais il faut l’avouer, rien n’est aussi moins vulgaire [10]. »

Les présupposés philosophiques de Pierre-Joseph Proudhon

Le promoteur du fédéralisme possède sa propre théorie de la connaissance. Selon lui, pour saisir le réel, il faut procéder par dialectique antithétique. Derrière ces mots savants, Proudhon veut dire que le mouvement dialectique équivaut au mouvement de la réalité sociale. La réconciliation universelle débouchera des contradictions universelles. La réconciliation est donc à rechercher dans un équilibre réciproque. Le doctrinaire anarchiste peut ici paraître contradictoire. D’un côté, il pose la réalité sociale comme fondement de sa théorie de la connaissance et, de l’autre, il semble vouloir résoudre les difficultés de cette réalité sociale par une pure idée rationaliste, donc dégagée de la réalité, qui voudrait que ce soit par le jeu des contraires que la paix sociale arrive nécessairement.

Pierre-Joseph Proudhon évoluera de plus en plus vers un matérialisme : « La société produit les lois qui sont le produit de son expérience. » [11] Georges Gurvitch résume ce postulat moderne de la sorte : « Les idées sont à la fois produits et producteurs de réalité sociale. » [12] En clair, les idées naissent de l’action. Néanmoins, Proudhon ne baignera jamais dans un pur matérialisme historique. Pour lui, « la production spirituelle et matérielle s’interpénètrent et se trouvent dans un rapport dialectique complexe. » [13]

Conclusion

Pierre-Joseph Proudhon a marqué l’histoire du socialisme français puisqu’il est à la source de la théorie anarchiste. Franchement anticlérical tout en étant toujours resté déiste, il n’aura de cesse de critiquer avec une grande mauvaise foi l’Église qu’il voit uniquement comme un instrument de servitude au service de l’État. Malgré son obsession juridique et ses côtés rationalistes (en témoigne sa promotion du socialisme scientifique), Proudhon reste intéressant dans sa critique des institutions bourgeoises. En effet, s’il tire à boulet rouge sur la société anté-révolutionnaire, il n’est pas tendre avec la mascarade de la démocratie libérale et l’exploitation par le Capital des ouvriers. Il n’est pas étonnant que la postérité de Proudhon ne se situe pas uniquement à gauche de l’échiquier de la théorie politique puisqu’un certain Charles Maurras le comptera même parmi ses maîtres [14]. Proudhon ne présente pas seulement un intérêt pour les maurrassiens mais aussi pour les catholiques qui souhaiteraient approfondir la doctrine sociale de l’Église sur la subsidiarité. En effet, la théorie politique du fédéralisme semble aussi constituer une troisième voie entre le marxisme et le libéralisme. Au-delà de toute question idéologique, il faut pour terminer saluer la combativité de l’homme qui, d’une extraction populaire, a dévoué sa vie au combat intellectuel et politique tout en continuant avoir un pied dans le réel à travers ses diverses occupations salariales et entrepreneuriales. Il s’agit indéniablement d’un exemple à méditer dans un monde dévoué à la jouissance et à l’égotisme.

Karl Peyrade

*Article paru dans le blog : « Le Rouge et le Noir »


[1] PROUDHON Pierre-Joseph, Qu’est-ce que la propriété ?, Le livre de poche, Paris, 2013.

[2] Proudhon semble prendre à son compte l’acception moderne de la notion de droit naturel et non la vision aristotélicienne et thomiste de ce concept.

[3] Les rapports de Proudhon et Marx sont compliqués. Au début Marx avait une grande admiration pour son aîné français. Il lui a d’ailleurs repris le concept d’aubaine capitaliste qu’il nomme la plus-value. Le philosophe allemand, souvent d’une mauvaise foi crasse à l’égard de son collègue, finira par se brouiller avec Pierre-Joseph Proudhon sur la question de l’État et du futur de la révolution prolétarienne.

[4] PROUDHON Pierre-Joseph, Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution, Romillat, Paris, 1999.

[5Ibid.

[6] Il suffit de penser à la stupide phrase de Daniel Cohn-Bendit : « La démocratie ce n’est pas et ça n’a pas le droit d’être la dictature de la majorité contre des minorités »[[https://www.blueman.name/Des_Videos_Remarquables.php?NumVideo=5110#NAVIGATION

[7] PROUDHON Pierre-Joseph, Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution, Romillat, Paris, 1999.

[8Ibid.

[9] C’est-à-dire émanant du droit civil.

[10Ibid.

[11] Note de Proudhon sur son exemplaire de Misère de la philosophie écrit par Marx en réponse à la Philosophie de la misère du même Proudhon.

[12] GURVITCH Georges, Proudhon – Sa vie, son œuvre, PUF, Paris, 1965.

[13Ibid.

[14] Voir à ce sujet notre article « Maurras et la monarchie décentralisée » paru dans ces colonnes : https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-opinantes/maurras-et-la-monarchie-decentralisee

( 13 avril, 2021 )

L’AF, école de liberté

 

 

Lu sur « actionfrancaise.net »

 

 

La chronique de Stéphane Blanchonnet

 

L’Action française recrute d’abord par sa capacité à donner une réponse claire et complète au problème du redressement de l’autorité de l’État, souhaité par tout patriote. C’est dans le recours à la légitimité historique la plus longue, – celle de la monarchie capétienne -, que l’on peut puiser l’énergie, le prestige, l’indépendance, la hauteur de vue pour fonder durablement le politique. Mais elle a un autre atout qui est la liberté de penser qui y règne. Cette liberté, les militants de mon âge l’ont bien connue à la fin des années 80 et au cours des années 90, avec le foisonnement des revues (Le Feu Follet, Insurrection, Réaction, Immédiatement et, un peu plus tard, Les Épées) dans lesquels les maitres de l’AF, – Boutang y compris -, étaient invoqués aux côtés d’auteurs aussi différents (et en apparence éloignés de nous) que Nietzsche, Hegel, Marx, Proudhon, Orwell, Hayek et beaucoup d’autres. Était-ce l’héritage des origines de l’AF, dont il faut rappeler qu’elle n’avait rien en 1900 d’un cercle de réactionnaires mais ressemblait plutôt à une de ces avant-gardes si caractéristiques de la Belle Époque ? Sans doute. Et l’intérêt particulier porté par les militants de la « Génération Maurras » à la période de l’Âge d’or du maurrassisme (avant 1914), selon la formule de Paugham, permet de vérifier cette hypothèse. En tout cas, cette liberté dans le choix des références, cette capacité à aller puiser dans tous les courants intéressants du moment, pour les intégrer à notre synthèse nationale et royale n’a jamais cessé. Aujourd’hui une nouvelle génération se signale par son audace dans les domaines de l’écologie intégrale ou du combat contre le nouveau progressisme qui menace de détruire tout vestige de civilisation. En témoignent les publications des Éditions de Flore, les articles du Bien Commun, l’extraordinaire développement des Camps Maxime Réal del Sarte ces dernières années ou l’abondante offre de formation proposée en ligne aux militants par leurs pairs. Puisse l’AF rester toujours fidèle à cette liberté d’esprit et à cette audace qui la rattache au meilleur de l’esprit français !

( 7 avril, 2021 )

Les fractures inédites de la société américaine

 

Lu sur « Boulevard Voltaire »

 

Les États-Unis n’ont jamais aussi mal porté leur nom. La américaine est fracturée de toute part, mettant en péril une unité qui avait fait sa force tout au long de sa courte histoire. Si l’on excepte la guerre de Sécession, volonté de séparation que le Nord ne pouvait tolérer car elle aurait impliqué la fin de la mystique « Destinée manifeste », aucun événement n’a jamais menacé durablement l’unité américaine. L’unanimité patriotique a servi de ciment à un pays qui a dominé pendant la plus grande partie du XXe siècle.

Or, l’actualité récente révèle des lézardes révélatrices de divisions inédites et très profondes.

Les revendications des minorités raciales ou sexuelles, une forme de terrorisme intellectuel qui ravage les , une presse tétanisée et rampante devant les injonctions haineuses des tenants d’un nouveau totalitarisme qui progresse sous couvert d’égalité sont quelques-uns des stigmates qui rongent le corps américain. En face, il y a les classes moyennes ou populaires qui n’acceptent pas de voir leur univers s’effondrer, d’autant moins que leur situation personnelle s’est grandement fragilisée.

Le responsable de cette situation explosive est tout trouvé : Donald , bien sûr. Ce serait lui qui, par son comportement pendant quatre ans, sa haine des minorités, son agressivité et son refus de la défaite, serait le coupable du vacillement de la société américaine.

Il n’en est rien : le mal est plus profond et plus ancien. La débridée, la désindustrialisation massive, le déclassement de millions d’Américains qui ne peuvent même plus se loger, tout cela s’accumule depuis une vingtaine d’années. Le rejet d’un interventionnisme militaire très coûteux et fondé sur des mensonges éhontés a ébranlé un peu plus la confiance de l’Américain moyen en ses dirigeants. D’autant que le résultat de ces campagnes militaires, généralement illégales, est calamiteux.

D’autres événements ont joué un rôle dans la montée de la colère, par exemple « le dégoût de voir l’administration Obama sauver Wall Street et abandonner les gens simples à leurs faillites immobilières », comme le souligne le professeur Mitchell, cité par Le Figaro du 22 janvier. Goldman Sachs, qui avait truqué les comptes de la Grèce pour lui permettre d’entrer dans l’Europe, est en effet plus riche que jamais.

L’élection de Trump n’est pas le point de départ de la fracture américaine mais son évidente manifestation, la révolte d’un peuple qui ne comprend plus ses dirigeants et ne veut pas voir détruire les fondements religieux et familiaux de son pays.

En retour, les démocrates ont choisi le pire, c’est-à-dire le refus de leur défaite. Pendant quatre ans, ils ont nié la légitimité du président élu et déclenché des procédures d’impeachment qui n’avaient pas la moindre chance de réussite mais permettaient d’accréditer l’idée que le président ne devrait pas l’être. Les ont, de leur côté, coupé ses accès à l’information.

Malgré tout cela, Trump a failli être réélu. Un improbable raz de marée de votes par correspondance l’en a empêché et ce fut l’ultime révolte de ce peuple de petits Blancs qui ne veut pas disparaître. Ultime ? Peut-être pas. Les premières nominations de Biden, très orientées voire provocatrices, ne feront que convaincre le fermier du Middle West ou l’ouvrier au de Détroit que son combat était juste.

Les divisions américaines risquent de s’élargir encore.

Antoine de Lacoste

( 3 avril, 2021 )

Francophonie canadienne

 

Lu sur « actionfrancaise.net »

 

« UNE SOCIÉTÉ QUI NE FAIT PAS D’ENFANTS N’A PAS D’AVENIR »

 

Un entretien avec Ilyès Zouari sur le site ONFR+

QUI :

Président et co-fondateur du Centre d’étude et de réflexion sur le monde francophone (CERMF), Ilyès Zouari est un expert en démographie et géolinguistique.

LE CONTEXTE :

Si la pratique du français progresse globalement dans le monde, elle recule dans certaines parties du monde comme au Canada hors Québec, notamment en Ontario qui compte plus de 600 000 francophones.

L’ENJEU :

Pour conserver le dynamisme du français, il faut agir sur deux facteurs croit cet expert : la concentration de l’immigration sur les territoires à majorité francophone et un changement de mentalité concernant la natalité.

« Combien de locuteurs francophones y a‑t-il à travers le monde ?

En prenant en compte les villes et territoires où l’on peut vivre en français, la francophonie regroupe 524 millions d’habitants, début 2021. C’est l’ensemble qui connaît la plus forte progression au monde avec 2,3 % de croissance par an, devant l’espace arabophone, en grande partie grâce au dynamisme démographique du continent africain. Mais on retrouve aussi ce dynamisme ailleurs dans le monde comme à Haïti, redevenu en 2020 le pays le plus peuplé de la zone caraïbe, deux siècles après avoir perdu cette place au profit de Cuba.

Pourquoi vos données diffèrent-elles du chiffre de 300 millions de francophones, avancé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ?

Le chiffre de l’OIF ne concerne que les personnes qui ont une maîtrise au moins assez bonne du français. En réalité, cela amoindrit considérablement l’importance réelle de français puisque dans les 33 pays francophones du monde, on a 524 millions d’habitants qui, quelle que soit leur maîtrise de la langue, en ont une certaine connaissance et l’utilisent au quotidien au contact de l’administration, de l’école, des médias…

Existe-t-il des endroits insoupçonnés où la pratique du français gagne du terrain ?

Le nombre d’apprenants du français comme langue étrangère est en hausse constante, par exemple en Chine, en Corée ou encore en Inde, des pays qui essayent de consolider leurs relations économiques avec l’Afrique. En Amérique latine, au Costa Rica ou en République dominicaine, le français se maintient plutôt bien car son enseignement est encore obligatoire. Dans l’Amapá, un État dans le nord du Brésil, il existe une francophilie historique largement ignorée, car il est plus proche géographiquement de la Guyane française que du reste du pays duquel elle est coupée par l’embouchure du fleuve Amazone.

À l’inverse, dans quelle région du monde le français recule-t-il le plus ? Pour quelle raison ?

Principalement sur le continent européen. Cela s’explique par le désintérêt manifeste des autorités françaises pour la promotion de leur langue. Elles devraient faire respecter le statut de la langue française comme langue officielle dans plusieurs organismes rattachés à l’Union européenne. Le Brexit est une occasion qu’il reste encore à saisir. Il y a beaucoup de travail à faire en la matière et il serait très bénéfique pour nous tous que la France soit aussi attachée à la défense de sa langue que le sont les francophones du Canada.

Comment analysez-vous, justement, la situation au Canada ?

Le français au Québec se porte assez bien même si, pour des raisons politiques, certains font penser le contraire. Dans le Canada en dehors du Québec, cette langue est en régression. La faiblesse de la francophonie au Canada, c’est qu’elle est minoritaire. Sa force, c’est qu’elle est majoritaire dans certains territoires. Il faut que ces territoires comme le Nord et l’Est de l’Ontario ou l’Acadie au Nouveau-Brunswick fassent ce qu’il faut pour rester majoritaires, car une langue sans territoire est vouée à disparaître.

Ce maintien démographique passe par l’immigration, mais pourquoi faut-il la rediriger prioritairement, selon vous, vers ces territoires où elle est majoritaire ?

Depuis une dizaine d’années, on observe une baisse constante du poids des francophones dans les localités historiquement francophones de l’Ontario. Si on continue sur cette pente, dans quelques décennies, il n’y aura plus de villes et de villages francophones en Ontario et les francophones seront minoritaires partout, sans territoire en dehors du Québec. Pour maintenir ces zones francophones, il faut y orienter l’immigration, et éviter à tout prix d’orienter les francophones immigrants vers des villes anglophones à minorité francophone.

Mais, dans le cas de l’Ontario, des milliers d’immigrants convergent vers Toronto, attirés par ses opportunités d’emploi et son dynamisme multiculturel. Comment inverser cette tendance de fond ?

La francophonie à Toronto est vouée à l’assimilation d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce que par l’exogamie. Quand les communautés locales se mobilisent et font preuve de créativité pour attirer immigrants, elles peuvent atteindre résultats spectaculaires. On le voit avec les réseaux de développement économique dans le Nord et l’Est, avec les villes nommées « communautés francophones accueillantes » ou encore avec l’Université de Hearst qui n’avait qu’une poignée d’étudiants internationaux, il y a quelques années et qui maintenant en a plus d’une centaine.

Dans cette optique, comment percevez-vous la création d’une université francophone à Toronto ?

Je ne crois pas que ce soit une bonne initiative. À terme, les quelques centaines étudiants iront-ils renforcer les communautés francophones et contribuer au maintien du caractère majoritaire des francophones là où ils sont ? Je pense que non. Encore une fois, une langue c’est un territoire.

Que faudrait-il faire pour renverser le déclin de la francophonie hors Québec ?

L’immigration est un enjeu important mais pas le seul, car les francophones de l’Ontario n’ont pas la maîtrise de la politique migratoire de la province et n’atteindront donc pas, de toute façon, leurs objectifs. Si on veut aller vers une croissance, il faut prendre conscience de la question de la natalité. Il ne s’agit pas de faire des enfants comme avant. Nos ancêtres faisaient sept ou huit enfants, car les anglophones en faisaient cinq ou six. Mais aujourd’hui, la situation a radicalement changé : face à un taux de fécondité de 1,5 chez les anglophones, il suffit que les francophones fassent deux enfants par foyer pour maintenir leur poids. Une société qui ne fait pas d’enfants n’a pas d’avenir.

Pour développer sa francophonie, l’Ontario devrait-il s’investir plus sérieusement dans l’OIF, dont il est membre observateur ?

L’adhésion de l’Ontario à l’OIF n’a pas de sens. D’ailleurs, de nombreux pays ne devraient pas y être, car ils ne sont pas francophones et leur adhésion a été faite sur des critères purement politiques. C’est le cas de l’Ontario. Ce qui s’est passé depuis montre que cette province ne s’intéresse pas à l’OIF. S’il veut renforcer ses liens économiques avec le reste de la francophonie (et il y a tout intérêt), l’Ontario ne doit pas compter sur l’OIF qui est une organisation politique, mais sur ses forces économiques francophones. »

( 28 mars, 2021 )

Du blasphème et de l’hérésie en démocratie

 

Lu sur « Je Suis Français »

En démocratie, l’empire de la majorité favorise la contrainte intellectuelle. La liberté s’étiole, surtout quand l’égalité lui fait concurrence. Et les sectateurs de ce culte n’ont de cesse d’étendre son empire, au point d’installer la tyrannie.

Chaque régime politique a son propre récit mythologique : une fable officielle qui explique comment ce régime est apparu et pourquoi il est sans conteste le meilleur régime possible. Cette fable, sans être nécessairement entièrement fausse, n’a bien sûr, dans le meilleur des cas, qu’un rapport assez lointain avec la vérité.

Chaque régime tend aussi à dégénérer, c’est-à-dire à pousser ses propres principes au bout de leur logique, et ainsi à s’autodétruire. Comme l’écrivait par exemple Montesquieu, dans le dix-septième chapitre du livre VIII de l’Esprit des lois (intitulé « De la corruption des principes des trois gouvernements ») : « Les fleuves courent se mêler dans la mer : les monarchies vont se perdre dans le despotisme. »

Le récit mythologique propre au régime politique qui est actuellement le nôtre peut être résumé ainsi : avant 1789, la France végétait stupidement dans les ténèbres de la superstition religieuse (catholique) et gémissait dans les fers du despotisme (monarchique). Puis, vers le XVIIIe siècle, survint une révélation : tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. De cette révélation, quelques courageux apôtres de l’égalité firent une révolution, qui délivra le peuple de ses entraves et ôta le noir bandeau que les prêtres avaient noué sur ses yeux.

Depuis ce temps glorieux, nous vivons sous le règne, certes imparfait mais en perfectionnement constant, de la raison, de la tolérance et de la liberté.

Et ce qui prouve d’ailleurs de manière démonstrative cette affirmation, c’est que nous nous sommes débarrassés de pratiques aussi atroces qu’irrationnelles, comme la pénalisation du blasphème ou de l’hérésie. Nous ne punissons plus les blasphémateurs, nous n’envoyons plus les hérétiques au bûcher, alors que chacun sait que cela était monnaie courante « au Moyen-Âge » et, de nos jours, le moindre citoyen jouit d’une absolue liberté de conscience et de paroles.

Telle est la légende dorée.

La réalité est, comme toujours, bien moins glorieuse. Déjà, dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville remarquait que le régime démocratique et laïc produisait un type de conformisme qui lui était propre et que la chasse aux opinions hérétiques – contraires aux dogmes fondamentaux du régime – n’y existait pas moins que dans les régimes aristocratiques et pourvus d’une religion officielle, quoique sous une forme différente, et peut-être plus dangereuse.

« En Amérique », écrivait-il, « la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un auto-da-fé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l’ouvrir. On lui refuse tout, jusqu’à la gloire. Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans ; il lui semble qu’il n’en a plus, maintenant qu’il s’est découvert à tous ; car ceux qui le blâment s’expriment hautement, et ceux qui pensent comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s’éloignent. Il cède, il plie enfin sous l’effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s’il éprouvait des remords d’avoir dit vrai. »

Et il ajoutait : « L’inquisition n’a jamais pu empêcher qu’il ne circulât en Espagne des livres contraires à la religion du plus grand nombre. L’empire de la majorité fait mieux aux États-Unis : elle a ôté jusqu’à la pensée d’en publier. »

En faisant ce sombre diagnostic, Tocqueville était sans doute plus prophète que sociologue, ou plutôt, ce qu’il décrivait était moins la réalité des États-Unis de son temps que la logique ultime des principes démocratiques de l’Amérique telle qu’il la percevait ; à peu près de la même manière que « la Constitution d’Angleterre » dans L’Esprit des lois est bien moins une description de la monarchie anglaise telle qu’elle existait du temps de Montesquieu qu’une exposition de ce qu’elle aurait dû être pour réaliser pleinement son « objet direct », à savoir « la liberté politique ». En 1835, il existait encore des forces de rappel en Amérique, des barrières au règne sans partage du dogme de l’égalité et donc un espace pour la liberté d’esprit.

« Si l’Amérique n’a pas encore eu de grands écrivains », écrivait Tocqueville, « nous ne devons pas en chercher ailleurs les raisons : il n’existe pas de génie littéraire sans liberté d’esprit, et il n’y a pas de liberté d’esprit en Amérique. » Depuis, il serait assurément injuste de dire que l’Amérique n’a pas produit de grand écrivain ni, plus généralement, de grandes œuvres de l’esprit. De la même manière, le régime républicain n’a pas régné sans partage en France après 1789, ni politiquement ni intellectuellement, et la liberté d’esprit n’a pas brusquement déserté la France après la prise de la Bastille. La France a continué pendant longtemps à produire de grands hommes et de grandes œuvres, de belles actions et de belles choses.

Le citoyen en danger permanent

Mais, pour des raisons multiples et impossibles à retracer dans le court espace de cet article, les contrepoids et les contrepouvoirs ont peu à peu disparu et, depuis environ un demi-siècle, des deux côtés de l’océan Atlantique, l’idée d’égalité parait devenue folle. D’une égalité plausible et honorable – l’honorable désir de se gouverner soi-même, évoqué par les Pères Fondateurs des États-Unis – nous sommes passés à une égalité délirante et destructrice. De l’égale dignité des hommes et des femmes, par exemple, nous sommes passés au dogme de l’interchangeabilité des sexes, c’est-à-dire à la négation de notre nature corporelle et sexuée. De l’égalité en droits naturels de tous les êtres humains, nous sommes passés au dogme de l’égalité des intelligences et des modes de vie, c’est-à-dire à la négation de notre nature d’animaux politiques et moraux. Et ainsi de suite.

Et, à mesure que les droits naturels de l’Homme, qui au moins peuvent s’énoncer clairement et se défendre rationnellement, se transformaient en « valeurs de la République » ineffables et indicibles, nous avons assisté au retour de pratiques que nous pensions, bien naïvement, réservées aux siècles passés.

Nous avons désormais nos crimes d’hérésie et de blasphème ainsi que nos tribunaux d’inquisition solidement établis. Nous traquons de manière toujours plus obsessionnelle les « mauvaises pensées » et les « mauvaises paroles », qui sont celles qui pourraient outrager la déesse égalité : sexisme, élitisme, racisme, mais aussi plus récemment islamophobie, validisme ou spécisme, qui sont les noms de ces nouvelles hérésies, partout pourchassées et sans cesse renaissantes sous des formes différentes, car, comme l’horizon, l’égalité fuit nécessairement devant nous à mesure que nous croyons l’approcher. Terribles et sans appel sont les arrêts des gardiens de nos dogmes « républicains », et d’autant plus terribles que, pour l’essentiel, ces tribunaux sont informels et extra-légaux. Qu’ils échappent par conséquent à toutes les garanties procédurales patiemment dégagées au cours des siècles et dont certaines – mais oui – existaient devant les tribunaux de l’inquisition « historique », celle de l’Église catholique.

Au chapitre cinq du douzième livre de l’Esprit des lois, Montesquieu énonce cette « maxime importante » : « il faut être très circonspect dans la poursuite de la magie et de l’hérésie. L’accusation de ces deux crimes peut extrêmement choquer la liberté, et être la source d’une infinité de tyrannies, si le législateur ne sait la borner. Car, comme elle ne porte pas directement sur les actions d’un citoyen, mais plutôt sur l’idée que l’on s’est faite de son caractère, elle devient dangereuse à proportion de l’ignorance du peuple; et pour lors un citoyen est toujours en danger, parce que la meilleure conduite du monde, la morale la plus pure, la pratique de tous les devoirs, ne sont pas des garants contre les soupçons de ces crimes. »

Qui ne voit aujourd’hui la vérité de cette observation ? Les pouvoirs publics ont pratiquement abdiqué devant les coups de force perpétrés par les fanatiques de l’égalité – qui se nomment eux-mêmes les « éveillés » (les Woke) – qui pourchassent avec un zèle et une confiance croissante en leurs forces les hérétiques, les blasphémateurs et les magiciens. À savoir : ceux qui ne croient pas que toutes les cultures et les civilisations se valent, et qui par conséquent ne regardent pas le colonialisme et l’impérialisme comme les crimes les plus odieux qui soient ; et ceux qui perpétuent la « culture du viol » et le « patriarcat » en tenant la porte à une femme et en n’utilisant pas l’écriture inclusive. Entre autres pensées et pratiques abominables.

Il en résulte une « infinité de tyrannies » qui « choquent extrêmement la liberté » et qui font que tout citoyen est toujours en danger, quelle que soit la pureté de sa moralité et la rigueur avec laquelle il observe ses devoirs. Non pas, certes, en danger d’être exécuté en place de grève – pas encore – mais en danger de subir harcèlement, humiliation publique, ostracisme, éventuellement procédure judiciaire usante et ruineuse et perte de ses moyens de subsistance.

« Sous le gouvernement absolu d’un seul », écrivait Tocqueville, « le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps ; et l’âme, échappant à ces coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître n’y dit plus : Vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : Vous êtes libres de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l’accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l’humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur ; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort. »

Nous y sommes.

Aristide Renou

Article précédemment paru dans Politique magazine.


( 19 mars, 2021 )

Islamo-gauchisme : d’où vient-il ?

 

Lu sur « actionfrancaise.net »

 

L’actualité met en avant l’islamo-gauchisme, le nouveau serpent de mer qui a envahi les universités notamment des sciences sociales. Cet éclairage soudain après que la lumière ait été mise sous le boisseau (rapport Obin) est le bienvenu ; certains tombent de leur chaise comme Saint Paul tombe de cheval sur le chemin de Damas. En l’occurrence la cécité a précédé la chute. Espérons que les actes suivront. Ce n’est pas gagné !

Il ne faudrait pas pour autant ne focaliser que sur cette idéologie : En effet, pourquoi est-elle entrée avec autant de facilité à l’université et à l’école ?

Comme pour une belle plante, il faut tout d’abord s’interroger sur le terreau. Il est constitué de différents éléments. Le premier est sans doute dû au travail de précurseurs, Foucault, Deleuze, Derrida… dont la pensée domina la fin du XXe siècle (Notez que cette philosophie partit aux États-Unis pour revenir appliquée en Europe en ce début de XXIe siècle). Le second élément fut la déchristianisation rapide qui intervint après-guerre et que le  Concile Vatican II ne sut pas stopper  (voire il l’aggrava)

Sur ce terreau constitué, les racines de mai 68 s’implantèrent aisément : « il est interdit d’interdire ».  Tous les repères d’autorité furent mis à mal. A l’école, le dernier rempart, les hussards de la république, s’effondra peu à peu : Que faire sans roman national, que faire sans pouvoir transmettre des savoirs ? Le relativisme asphyxia toute réflexion. 1975 voit la mise en place du collège unique. 1989 Jospin inscrit dans la loi le projet de Chevènement : Amener 80 % des jeunes au niveau du Bac. Le niveau général s’effondre. Dans les mêmes années, Valéry Giscard d’Estaing, fait sauter le verrou de l’immigration : Il permet le regroupement familial qui ne cessera de s’élargir…

Tout est prêt pour accueillir l’énorme vague migratoire qui nous submerge depuis 40 ans. Ou plutôt rien n’est prêt… Car le nœud du problème est là face à l’islamisme, face à une autre civilisation, nous offrons le vide. Ah non, j’oubliais, nous offrons les « valeursdelarépublique » (Ah ! Avoir 20 ans et mourir pour ces valeurs) Mais quelles sont ces valeurs, puisque justement toutes les valeurs sont cul par-dessus tête : Famille, patrie, autorité, morale, paternité et maternité, vie et mort, bien commun, courage, parole donnée, serment… La liste est trop longue de toutes ces vertus qui n’en sont plus.

Nous les avons remplacé par des concepts qui ne parlent pas ou peu aux nouvelles générations qu’elles soient endogènes ou exogènes : vivre ensemble, citoyenneté, tolérance (valeur prise à contresens), respect (à toutes les sauces sauf les bonnes) diversité (qui n’est pas une vertu en soi), droits (sans les devoirs) …

Alors, certes, nos professeurs et chercheurs islamo-gauchistes sont soit  naïfs, soit complices, soit soumis, mais la classe politique dans son ensemble le leur rend bien.

Pour une remontada, il faudra des décennies et du courage ! Comment demander cela aux politiques qui s’inscrivent tous dans le temps court (aggravé par le quinquennat) et qui se repassent la patate chaude de mandat en mandat. Quant au courage ce n’est pas une vertu républicaine semble-t-il ! Certains commencent à s’interroger sur le régime parmi nos amis républicains : La monarchie éviterait une élection tous les 5 ans du chef de l’État et donnerait du temps au temps… Bonne question !

Hildegarde
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