( 11 septembre, 2019 )

Erdogan ou les volte-face du Grand Turc

 

Lu sur « Je Suis Français »

 

La Turquie nous donne le spectacle d’un Etat aux alliances toujours changeantes depuis que le parti islamiste AKP s’est emparé du pouvoir en 2002, après une série de dissolutions frappant ses prédécesseurs (parti de la Vertu, parti du Bien-être, parti du salut ) au nom de la laïcité kémaliste.

Pourtant, depuis la fin de la guerre, ce pays avait une politique étrangère stable, liée à l’OTAN, à Israël et aux USA, avec quelquefois des désaccords passagers et toujours pardonnés d’avance, comme dans la crise chypriote ou dans la guerre du Golfe. Cependant tout va changer à partir de la victoire de Recep Tayyip Erdogan en 2002, fournissant ainsi une preuve de pertinence aux analyses de Maurras, Bainville et Carl Schmitt.

Échecs du retour à l’héritage ottoman

Rompant en effet avec la politique kémaliste, fondée sur un nationalisme ethnique pantouranien et sur la mise en pratique du modèle européen, le gouvernement turc va se ressourcer vers l’héritage ottoman, sous l’impulsion du ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu, un universitaire. Son idée était de retrouver en tant qu’ espaces d’influence les anciennes Willayas, banats et sandjaks de l’ancien empire. Le Proche-Orient, donc, pour commencer, ainsi que l’est du Maghreb. Ce qui se traduisait par un rejet du dédain traditionnel à l’égard des arabes, et par une méfiance accrue pour Israël, ainsi que par une attention plus grande portée à l’Islam politique. Lorsque les « printemps arabes » de sinistre mémoire se manifestèrent, Davutoglu, d’accord avec le Qatar et les « Frères musulmans » joua la chute imminente de Bachar Al Assad, et soutint Morsi en Egypte. Nous savons que cette politique ne porta pas de bons fruits, puisque, en fait d’influence, la Turquie se trouva brouillée avec presque tous ses voisins. On fut même à deux doigts de la guerre avec la Syrie et la Russie. Mais le plus grave est qu’Erdogan se rendit compte que l’alliance américaine faisait bon marché des intérêts vitaux de la Turquie. D’où la démarche schmittienne de redéfinition de l’Ami et de l’Ennemi en fonction d’une politique de grandeur. Or, s’il y avait pléthore d’ennemis, il n’y avait pas d’amis car les ennemis de ses ennemis avaient déjà été désignés comme ennemis par Davutoglu.

Problème kurde et renversement d’alliances …

Un autre problème encore plus crucial lui fut fatal : c’est le problème kurde. Un simple coup d’œil à la carte ethnique de la Turquie montre que tout le sud-est de la Turquie, soit 20% du territoire, contre 5% en Syrie et en Iran et 10% en Irak, abritaient un irrédentisme kurde, un peu moins de la moitié des kurdes vivant en Turquie. Cette question était inexistante dans l’empire ottoman, multinational et multireligieux, et bien entendu, despotique. Le brillant ottomaniste avait simplement oublié que la Turquie était devenue un Etat-Nation, donc vitalement intéressée à juguler le séparatisme. Or l’engagement en faveur d’un changement de régime à Damas butait contre le fait que pour garder leur cap « démocratique », anti-Daech et anti-Bachar, les USA ne trouvaient guère que les kurdes pour soutenir par les armes leurs beaux principes. La Turquie se trouvait donc du côté de son pire ennemi, si elle voulait continuer avec ses alliés. C’est pourquoi Davutoglu fut remercié et évincé de tous ses postes dès 2016. Nous assistons donc aujourd’hui à un début de renversement d’alliances concrétisé par la décision prise par Erdogan en mai dernier d’acheter des missiles russes S-400. Les USA l’ont menacé de sanctions, à commencer par l’exclusion du processus de fabrication, puis par la menace de cesser la livraison de chasseurs-bombardiers américains F-35 et la radiation de la Turquie dans ce programme. Cependant Erdogan a déclaré il y a quelques jours que la Turquie s’assurera l’achat et la production d’avions de combat, étant entendu que les Su-35 et les Su-57 russes pourraient remplacer les avions américains. En contrepartie de cette nouvelle politique, dont les conséquences peuvent être énormes, la Turquie peut compter sur une progression de ses échanges avec la Russie, et notamment la mise en place du gazoduc Turk Stream. Cela dit, la neutralisation des kurdes de l’YPG soutenus par Washington se paiera à l’évidence par la pulvérisation des soutiens pro-turcs anti-Bachar ; d’autre part, se profile également la possible sortie de l’OTAN et la fin des espoirs d’intégrer l’Europe. Or, est-il certain que la Russie puisse donner à Ankara les mêmes garanties que l’Alliance atlantique ? Ce n’est pas sûr. De plus, la Turquie encourt théoriquement les sanctions américaines qui ont coûté si cher aux banques françaises cette année. Pourtant, 59% des Turcs selon un sondage, approuveraient un tel renversement. Il s’agit d’un fait nouveau et important.

• D’abord parce que la Russie a toujours été l’ennemi naturel de la Turquie, une position qui ne s’est jamais démentie depuis quatre siècles.

• Ensuite parce, dans cette alliance, la Turquie serait jumelée avec l’Iran, autre ennemi traditionnel historique de la Turquie, avec lequel la Russie a entamé un partenariat.

Étrange situation qui fragilise l’OTAN et les Européens

Etrange situation, donc, qui fragilise l’OTAN, et met l’Union Européenne dans une situation inconfortable. Car Erdogan dispose d’un levier redoutable : Il peut faire pression sur les Européens en les menaçant d’ouvrir les vannes de l’immigration, qui ont été fermées (très partiellement) par l’accord euro-turc de 2016. Il peut évidemment obtenir une rallonge financière des Européens qui sont toujours prêts à payer davantage que les six milliards d’euros annuels promis et réglés, mais ce qu’il désire est quasi-impossible à obtenir : un infléchissement de la politique occidentale en Syrie visant à obtenir une zone militarisée turque d’une profondeur de 30 km sur tout le tracé de la frontière syrienne, ce qui réduirait à néant les forces pro-américaines dans la région. Une arme puissante, mais inadaptée au but fixé. De telles manœuvres mettront en lumière la faiblesse des pays européens, mais il est à craindre que la Turquie n’y trouve pas la stabilité diplomatique dont elle a besoin. Reste que ses retournements renforcent la déstabilisation stratégique du monde, multipliant les risques.

Pierre de Meuse

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