( 8 janvier, 2019 )

La paix refusée

 

 

Le 11 du 11e mois à 11h, jour de la Saint Martin 1918, le clairon sonnait l’armistice qui annonçait la fin des combats et la paix enfin retrouvée.

Je ne veux pas évoquer ici les quatre années de guerre et de durs combats. Cela a été largement fait ces dernières années.  J’ai choisi un thème oublié des commémorations nombreuses de ces quatre années du centenaire de la Grande Guerre.

1917, l’Europe déchirée

En 1917, l’Europe est à feu et à sang. L’enfer est à Verdun, l’offensive du Chemin des Dames est un désastre pour l’armée française. L’armée Belge est encerclée, partout, les combats sont acharnés, la Révolution Bolchevick fait rage en Russie, la guerre sous-marine s’étend sur nos côtes… Comment cette guerre civile européenne, selon l’expression de Lyautey, a-t-elle pu prendre une telle ampleur ?

Je ne veux pas rappeler ici l’enchaînement des alliances et la mobilisation pour la guerre. Cela a été dit et commenté en ces années du centenaire 1914-1918. Il importe quand même de dire, et cela n’a pas été fait, qu’à la veille du conflit, le peuple Alsacien-Lorrain rejetait fermement une guerre qui ne pouvait qu’être désastreuse pour lui.Elle l’a été, surtout chez nous, au long de la vallée de la Seille qui marquait la frontière.

La France, il est vrai, cherchait à justifier son désir de revanche militaire de l’humiliationde 1870… La propagande nationale, relayée par les écrivains, les journalistes et les conférenciers avides de popularité, disaient, écrivaient, répétaient que l’Alsace-Lorraine gémissait sous la botte prussienne. L’image était mensongère, mais il fallait justifier la revanche à venir.

A cette époque, le ReichslandElsass-Lothringen aspirait à accéder à devenir un Etat-frontière indépendant tout comme la Suisse ou le Luxembourg… Un trait d’union entre France et Empire Germanique. D’ailleurs, le 9 mars 1913 à Mulhouse se déroulait un important congrès à ce sujet. Il fut suivit d’une proclamation du peuple Alsacien-Lorrain qui préconisait une entente cordiale, franche et honnête, entre la France et l’Allemagne avec la création de cet Etat tampon entre les deux pays. Le projet fut vivement critiqué et vigoureusement rejeté en France.

Mais notre sujet concerne ici les tentatives de paix, notamment en 1917. Ce thème important a pourtant été oublié lors des diverses commémorations et de l’abondante littérature publiée ces dernières années.

 

Le 2 novembre 1916, l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie, François-Joseph, décédait. L’héritier direct ayant été assassiné à Sarajevo, (entre parenthèses, notons ici que les membres du commando de La Main Noire, qui avaient perpétré l’assassinat, avaient été entraînés en France, près de Bordeaux). C’estdonc Charles de Habsbourg-Lorraine qui devenait à son tour empereur d’Autriche et roi de Hongrie. Il avait alors 29 ans et son épouse Zita de Bourbon-Parme 24 ans.

Officier au 7e Dragons de Lorraine, son régiment, Charles était sur le front dès les premiers jours de la guerre tentant d’améliorer le sort de ses soldats, des blessés et des prisonniers.

Dès son investiture d’empereur et roi, il s’emploiera aussitôt à rétablir la paix, mais cela n’était pas compris de son entourage. Malgré la vaillance des troupes austro-hongroises qu’il avait pu observer sur les différents fronts, il se rendait compte, que malgré l’orgueil prussien, les puissances centrales ne pouvaient sortir victorieuses de ce conflit. Mais surtout, Charles voulait mettre fin aux carnages. Il devait déclarer : « Mon unique but est de mettre fin le plus tôt possible à cette tuerie. Je veux, je dois faire tout ce qui dépend de moi pour conclure la paix ».

Malgré la situation où chacun des belligérants avait l’espoir d’améliorer ses positions, Charles avait de son côté amorcé une démarche de négociations par l’intermédiaire de ses beaux-frères Xavier et Sixte de Bourbon-Parme qui servaient alors dans l’armée Belge.

Le 23 mars 1917, les princes Sixte et Xavier se rendent à Vienne avec l’accord de Raymond Poincaré, mis au courant des projets de négociation, en vue d’une paix souhaitée. Après une nouvelle entrevue le 8 mai, les deux princes reviennent à Paris avec les propositions de l’empereur qui devaient conduire à la paix. Dans ses propositions Charles se déclare disposé à soutenir la France dans ses revendications concernant l’Alsace, la partie Lorraine annexée et souhaite le rétablissement de l’intégrité de la Belgique. Seulement les vues de Charles vont totalement à l’encontre des conceptions du Kaiser Guillaume II.

 

L’entente » dédaigne l’offre de Paix

 

Le 1er aout 1917, le pape Benoît XV intervient en faveur de la paix. Il adresse un message aux puissances en conflit en les invitant à terminer la guerre. La note pontificale reprenait les positions de l’empereur Charles, mais l’initiative papale devait être défavorablement accueillie par les deux camps et rejeté par tous les chefs d’état ou de gouvernement à l’exception de Charles 1er.

Officiellement, la France est hostile au message du pape. L’Allemagne qui avait alors l’avantage sur presque tous les fronts est également opposée à un arrangement en faveur de la paix. Cependant, la France et la Grande-Bretagne négocient secrètement avec les représentants de l’empereur Charles.

Poincaré, Briand et Painlevé cherchent la paix de compromis…      Malheureusement, Clémenceau et Jules Cambon sont particulièrement hostiles aux Habsbourg et n’entendent pas négocier. Pourtant les terribles combats ont lieu sur le sol Français entre nos soldats et les armées Allemandes. Mais, dans les milieux politiques et intellectuels règne une opposition farouche aux Habsbourg dont on souhaite la destruction de leur empire afin de créer un Etat Tchécoslovaque. Mazarick, fondateur de cet Etat a, de son côté, beaucoup intrigué en intervenant auprès des Américains contre l’Empire des Habsbourg en vue de l’installation d’un gouvernement démocratique qui sera alors reconnu des puissances alliées.

Ce projet est particulièrement soutenu par le Grand Orient de France qui avait pris position lors d’un important convent international pour le démantèlement du trop catholique empire Austro-Hongrois. Les activistes Tchèques Masaryk et Benes, font alors pression sur le gouvernement français avec le soutien actif de l’anticlérical Clémenceau, vigoureusement hostile aux Habsbourg, considérés par lui comme les suppôts du pape.

En août 1917, les négociations franco-autrichiennes semblaient en bonne voie. L’échec est venu des oppositions formulées par le franc-maçon Wilson et les maçons Français, britanniques, italiens et notamment à l’hostilité du sectaire Sonnino, représentant du gouvernement italien qui déclarait que « la paix ne peut sortir que de la victoire des armes ». A l’heure de cette déclaration martiale, les cadavres Français et Allemands s’entassaient sur les pentes disputées du Chemin des Dames. De son côté, le comte Czernin, arrogant ministre des affaires étrangères, en désaccord avec son empereur, sabota la politique impériale. Ajoutons à cela que les idées démocratiques émancipatrices des Etats-Unis s’accordaient fort mal avec le maintien de l’Empire.

Rare furent les Français qui eurent conscience de ces volontés obstinées de guerre à outrance. Dans l’incompréhension générale, les contemporains étaient uniquement attentifs au choc des armes. Aristide Briand contestait pourtant les menées autoritaires de Clémenceau. De même, Raymond Poincaré note dans son journal : « … Aucune nouvelle de Clémenceau, qui décide seul du sort de la France, en dehors des chambres, en dehors du gouvernement, en dehors de moi ! »

Anatole France écrivait alors : « L’empereur Charles a offert la paix ; c’est le seul honnête homme qui ait paru au cours de la guerre, on ne l’a pas écouté. L’empereur Charles veut sincèrement la paix, tout le monde le déteste ! »

La paix étant refusée au printemps 1917, la rallonge de la guerre de 15 mois faisait alors300.OOO morts supplémentaires, 400.000 disparus et 1.360.000 mutilés.

Le nouveau gouvernement Clémenceau exige alors l’application d’une politique intérieure de guerre. Il annonce: « Nous nous présentons devant vous dans l’unique souci d’une guerre intégrale… » Son programme, selon sa déclaration est : « Faire la guerre jusqu’au bout, couper court aux négociations, briser le défaitisme. »  Clémenceau surnommé « Le Tigre » a obstinément refusé les offres de paix, celles de Charles Habsbourg-Lorraine et la paix demandée par le pape Benoît XVqui était déjà intervenu en faveur d’une paix négociée. Les Français avaient massivement rejeté sa demande, estimant alors que le souverain pontife soutenait l’Allemagne Impériale. A sa nouvelle demande en août 1917, Clémenceau refuse alors les propositions de celui qu’il nommait « le pape Boche »

Le redoublement de fureur sanguinaire a marqué la troisième année de guerre qui accumula les deuils, ruines et désastres.

 

La guerre terminée conduira au démantèlement de l’empire des Habsbourg, allié naturel de la France depuis Louis XV.  La monarchie Austro-Hongroise s’est effondrée surtout parce qu’elle avait été condamnée à mort par les alliés. Les sectaires de la laïcité ont voulu le démantèlement total de cet état catholique par simple fanatisme idéologique. Ils ont refusé la paix pour instaurer dans le sang de nos soldats le régime de leurs vœux. Il fallait à tout prix républicaniser l’Europe.

 

On n’a plus voulu des Habsbourg, nous avons eu Hitler et Staline à la place ainsi que les récents conflits en Europe centrale, notamment en Bosnie-Herzégovine.

 

La destruction de l’Autriche-Hongrie aura été un crime contre la civilisation européenne. On s’est acharné à démanteler l’empire Austro-Hongrois, sans diviser l’Allemagne prussienne pourtant jugée responsable de la guerre.Car, c’est bien l’Allemagne qui nous avait déclaré la guerre le 3 août 1914.

C’estla Prusse dominante qu’il fallait vaincre et réduire à l’impuissance. Les démocraties en ont décidé autrement. Une nouvelle histoire de l’Europe débutait. Fallait-il s’en réjouir ? A chacun d’en tirer des conclusions…

 

Jean-Marie Cuny

 

Bibliographie

-           Les Cahiers de l’Histoire. Année 1917. Décembre 1967, p. 45 à 80.

-           Michel Dugast Rouillé : Charles de Habsbourg, le dernier empereur.

-           Henry Bodgan : Histoire des Habsbourg (Ed. Perrin).

-           FrançoisFejtö : Requiem pour un Empire défunt. Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie (Ed. Lieux communs1988).

-           Ch. Zorghibe : Histoire des relations internationales 1871-1918 (Ed. Hachette).

-           Jean Sévilla : Zita, impératrice courage (Ed. Perrin).

-           Patrick Germain : Charles et Zita (Ed. France-Europe.

-           PierriZind : Alsace-Lorraine, une nation interdite, 1870-1940 (Ed. Copernic)

-           Le XXe siècle, de 1914 à nos jours (Ed. Point-Seuil, Paris).

-           Philippe Pasteau : 1914-1918, Des Combattants Tourangeaux.

-           Cyrille Debris : De choses et d’autres (Presses de la Délivrance. 2018)

-           Dossier Politique Magazine n°24.

-           Monde et vie : L’Europe retrouvée. N°945.

-           La Revue Lorraine Populaire n°197, L’Europe déchirée.

-           La Nouvelle Revue Lorraine n°47, La Paix méprisée.

-           La Nouvelle Revue Universelle n°47, Le Laïcisme contre la Patrie.

-           L’offre séparée de l’Autriche par le Prince Sixte de Bourbon, docteur en droit.                           5 décembre 1916-12 octobre 1917. (Librairie Plon. Paris 1920.

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