Pour reprendre l’expression à la fois véridique et dramatique d’un historien de cœur si souvent méprisé à tort, alors qu’il a tant fait pour sa discipline d’adoption auprès de toutes les générations, nous voulons parler d’André Castelot, « rarement, voire jamais l’Histoire n’aura offert un destin comptant autant de retournements de situation », des honneurs les plus éminents, jusqu’aux horreurs les plus tragiques.
C’est pourquoi, en cette journée d’hommage au dernier couple royal de l’ancienne monarchie, il nous a paru aussi utile que nécessaire de nous attarder quelques instants sur ce parcours terrestre ô combien particulier et révélateur de temps ô combien troublés.
S’il est de coutume en effet de se pencher sur le « cas » de Louis XVI, et plus encore de Marie-Antoinette, s’il est fréquent d’épiloguer sur celui du pauvre Louis XVII, il est plus rare que celle qui est respectivement leur fille et sœur connaisse les honneurs de l’historiographie sous toutes ses formes, quand elle n’est pas purement et simplement oubliée et méprisée.
Qui connait en effet encore aujourd’hui Marie-Thérèse de France, alias Madame Royale, cette « Princesse effacée », pour reprendre le titre d’un des derniers romans qui lui a été consacré, pour ne pas évoquer à nouveau cette vénérable Librairie académique Perrin qui faisait autrefois le bonheur des lecteurs assidus d’André Castelot, à commencer par les enfants et adolescents ?
Faut-il voir là les effets persistants de la célèbre loi salique, au-delà même de la fracture de 1789 ? Ou est-ce parce que la France éprouve quelques remords non moins persistants à évoquer le seul membre de l’ancienne famille royale qui soit sortie vivante du Temple ?
On ne sait, toujours est-il que, de par son rang éminent presque à nul autre pareil en ces décennies charnières entre l’Ancien Régime et l’installation inexorable de celui qui n’osera jamais se qualifier de nouveau, elle occupe une place à part, à la fois la plus et la moins enviable de toutes.
Au point de penser qu’elle aurait pu, si le contexte avait été autre et plus stable, faire une souveraine des plus présentables, tant elle avait pour elle et la naissance, et cette expérience que procure le spectacle aux tous premiers rangs de la comédie humaine et politique.
Ce qui nous amènera ici à l’envisager, d’abord, comme la plus paradoxale des princesses (I), ensuite, comme ayant en elle tout ce qu’il faut pour être qualifiée de la plus véritable des Reines (II).
I) UNE PRINCESSE PARADOXALE :
Ce paradoxe repose en l’espèce sur une équation simple : comment une Fille de France aux ascendants aussi éminents (A) a-t-elle pu être confrontée toute sa vie durant à une telle accumulation de drames (B) ?
A) UN PUR CONCENTRE D’HONNEURS GENETIQUES :
Que ce soit en ligne paternelle française (1), ou en ligne maternelle autrichienne et lorraine (2), l’aîné des enfants du dernier couple royal de l’Ancien Régime présente en effet un pédigrée impeccable, que seul un certain Comte de Chambord, qu’elle a en grande partie élevé, pourra revendiquer à son tour jusqu’aux années 1880 en termes de quartiers de noblesse, là encore avec une appétence pour le bonheur et la réussite des plus mitigées.
1) Par son sang capétien et bourbonien :
Née en 1778, elle incarne donc une primogéniture stérile politiquement au pays de la Lex salica, ce qui fait écho à la stérilité longtemps prêtée au couple souverain marié alors depuis plus de huit ans sans succès sur ce point.
Qui est donc cette nouvelle princesse royale ? Jugeons plutôt, tant il est utile de faire la litanie de ses origines, tant directes que collatérales, mais toujours royales :
°En ligne directe tout d’abord :
-Elle est la fille aînée du couple régnant, Louis XVI et Marie-Antoinette.
-Elle est donc en ligne directe la descendante de tous les Bourbons régnants depuis 1589, d’Henri IV à Louis XV, son arrière-grand père, en passant par un certain Louis XIV.
-De même qu’elle est en ligne directe une Fille de Saint-Louis, et, par devers lui, d’Hugues Capet, le fondateur de la troisième race, ses origines royales remontant donc jusqu’aux Robertiens.
°En ligne collatérale ensuite :
-Elle sera donc la sœur aînée du malheureux Dauphin de France, né en 1781, et mort dans une indifférence générale révélatrice de ce qui allait se passer en juin 1789.
-Comme elle sera celle du nouveau Dauphin né en 1785, celui-là même qui deviendra Louis XVII.
-Elle est donc également la nièce et de Louis XVIII, et de Charles X, de même qu’elle deviendra la belle-fille de ce dernier.
-En épousant le fils aîné de celui qui n’est encore que le Comte d’Artois, son cousin le Duc d’Angoulême, d’où son titre de Duchesse d’Angoulême, sous lequel elle est souvent passée à la postérité, elle deviendra donc également l’épouse du très éphémère Louis XIX, ressorti de l’oubli indirectement il y a quelques années par un certain Thierry Ardisson et son « Louis XX, contre-enquête sur la monarchie », à savoir la dernière Reine de France et de Navarre. Comme cette union lui avait permis depuis six ans d’être la dernière Dauphine de France.
-Par conséquent également cousine germaine et belle-sœur du Duc de Berry et de sa fantasque épouse, elle sera la tante, puis l’éducatrice de « l’Enfant du Miracle », alias le Duc de Bordeaux, alias le futur Comte de Chambord, ou encore Henri V, ce qui achève de démontrer qu’elle est proche parente de tous ceux et celles qui ont compté en France depuis toujours et encore au cours d’une bonne partie du siècle postrévolutionnaire. Et ce, toutes dynasties confondues au sein de la troisième race capétienne, pour ne même pas évoquer ses liens familiaux avec les Bourbons-Orléans.
Une éminence généalogique qui trouverait encore à être confirmée au travers des multiples alliances conclues par ses ancêtres et parents Capétiens et Bourbons, et que le rapide examen de sa lignée cognatique ne risque pas de démentir, bien au contraire.
2) Par son sang habsbourgeois et lorrain :
Du côté maternel, on soutient en effet plus que largement la comparaison :
Avec son grand-père François de Lorraine tout d’abord, qui, avant de devenir Empereur germanique, et de fonder la dynastie des Habsbourg-Lorraine, est avant toute chose l’héritier d’une famille de Lorraine aux origines carolingiennes.
Avec sa grand-mère ensuite, qui n’est autre que la grande Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, Reine de Hongrie et de Bohême, et mère de Marie-Antoinette, ce qui fait de Madame Royale la digne descendante de tous les souverains habsbourgeois depuis le XIIIème siècle, quels que soient les Etats et pays sur lesquels ils avaient étendu leur emprise, y compris un certain Charles Quint.
-Petite fille de « l’Augustissima », elle est donc également par ordre d’apparition :
+La nièce des Empereurs Joseph II et Léopold II.
+La cousine germaine du dernier Saint Empereur germanique François II, et par conséquent la petite cousine de l’Archiduchesse Marie-Louise, puis de son mari, un certain Napoléon Ier, l’Histoire monarchique étant toujours friande de ce genre de parenté qui n’évite pas les conflits, mais qui fait ici d’elle une parente bien involontaire de la quatrième et dernière race monarchique française !
A ces causes, on peut donc dire, c’est selon, soit que Marie-Thérèse de France a un ADN monarchique impeccable, soit que toutes les fées s’étant penchées sur son berceau, elle était promise à un avenir radieux, et pourtant…
B) UN PUR CONCENTRE DE MALHEURS POLITIQUES :
Si, mis à part quelques deuils, ses premières années versaillaises, à peine onze pour être exact, sont celles du bonheur, la suite va largement contredire cette entrée en matière si prometteuse, alors même que l’on préparait déjà pour elle des projets grandioses de mariage européen.
Bien malgré elle, elle va en effet assister aux toutes premières loges à la descente aux enfers de ses parents, et, à travers eux, de la royauté, que ce soit avant l’avènement républicain (1), ou après lui, (2).
1) Sous l’ancienne monarchie agonisante :
Confrontée dès le printemps 1789 de manière indirecte à la tourmente révolutionnaire que sa vive intelligence ne peut pas manquer de lui faire percevoir, elle entame aux côtés de sa famille un véritable parcours christique à compter des Journées d’Octobre, qui sera pour beaucoup, voire pour tout, dans son comportement ultérieur, en particulier en public.
Jugeons plutôt à nouveau sur pièces :
Dans la nuit du 5 au 6 Octobre 1789, elle assiste à l’envahissement du Château de Versailles, puis à la terrible scène du balcon, avant de subir le voyage du retour à Paris escortée des tricoteuses et des extrémistes exhibant les têtes des Gardes du Corps au bout de leurs piques.
Une première Nuit, une première Journée, une première Exhibition révolutionnaires qui ne sera pas les dernières, loin s’en faut.
Quasi-prisonnière aux Tuileries depuis lors avec les siens, elle va pouvoir mesurer peu à peu d’Octobre 1789 à Juin 1791 à quel point le piège révolutionnaire est en train de se refermer sur eux tel un garrot, à quelques moments de répit près.°Puis vient le tour de la désastreuse équipée de Varennes en ce mois de Juin 1791, au cours de laquelle toute la procédure d’humiliation de la famille royale expérimentée lors des Journées d’Octobre va monter encore d’un cran.
°De Juin 1791 à Juin 1792, son existence devient d’ailleurs de plus en plus oppressante, avant que la Journée du 20 Juin 1792, à la fois anniversaire sinistre de Varennes, et répétition générale de l’hallali du 10 Août, confirme ses pires pressentiments quant à ce qu’il va advenir d’elle-même et des siens.
Intuitions vérifiées ô combien le 10 Août, avec la reddition, puis l’invasion des Tuileries ;l’incarcération provisoire de la famille royale dans l’enceinte de l’Assemblée législative, à savoir la loge du logographe ; puis la « livraison » de cette dernière dans les mains de la Commune insurrectionnelle de Paris par les « soins » de cette même Assemblée, laquelle Commune s’empressera non pas de la loger au Luxembourg, mais dans le sinistre enclos du Temple, et même bientôt dans le donjon pour être plus précis. Autant d’étapes d’un Chemin de Croix qu’emprunte également la princesse, à un âge, presque quatorze ans, celui de la majorité royale, auquel elle est apte à comprendre ce qui lui arrive à elle et aux siens.
C’est d’ailleurs du Temple qu’elle verra partir vers les prisons parisiennes une bonne partie des proches de la famille royale, dont la Princesse de Lamballe, dont elle pourra bientôt contempler comme sa mère les restes au bout d’une pique. Et c’est de là également qu’elle apprendra (ou pas) que la royauté est cette fois abolie de jure le 21 Septembre 1792, après l’avoir déjà été de facto le 10 Août.
Ce qui ne signifie en aucune façon que leur calvaire soit terminé, bien au contraire, il ne fait que commencer
2) Sous la république terrifiante :
Après quelques semaines d’accalmie, et de conditions bourgeoises d’emprisonnement, Madame Royale va en effet connaître le pire :
°En décembre 1792, elle voit son père Louis XVI partir tous les jours assister au procès politique que lui fait la Convention républicaine.
°Le 20 Janvier 1793, ce sont les adieux déchirants du Roi à toute sa famille.
°Le 21 Janvier 1793, elle comprend que celui-ci a été guillotiné, ce qui au moins, pourra lui permettre pour une fois de faire son deuil, ce qui ne lui sera plus jamais accordé pour les autres membres de sa famille qui disparaitront peu à peu de son champ de vision.
°Ce même 21 Janvier 1793, elle sacrifie comme sa mère et sa tante, Madame Elizabeth, la sœur cadette de Louis XVI, à l’hommage au nouveau Roi Louis XVII, son petit frère, conformément aux principes constitutionnels de continuité et d’instantanéité, mieux connus au travers de cette formule rituelle qu’elles prononcent en cœur : « le Roi est mort, Vive le Roi ! ».
Le 1ER Juillet 1793, elle voit son frère arraché aux bras de sa mère pour être éduqué dans les pires conditions comme un petit sans-culotte, avec le résultat que l’on sait.
Le 3 Août 1793, c’est Marie-Antoinette à son tour qui lui est enlevée, pour être emmenée à la Conciergerie, là encore avec le résultat que l’on sait ; ne restant plus pour toute compagnie à cette princesse que sa tante.
Le 16 Octobre 1793, elle ne sait rien de l’exécution de la Reine, et n’apprendra que libre qu’elle est décédée.
En Janvier 1794, elle cesse pour toujours d’apercevoir son frère par la fenêtre dans l’enclos du Temple, et n’aura plus de ses nouvelles qu’au travers des prétendants qui ne cesseront plus dès lors qu’elle sera sortie de prison de la harceler afin qu’elle les reconnaisse dans leurs droits usurpés.
En Mai 1794, dernière grande avanie sous la Révolution, elle perd sa dernière compagne, Madame Elizabeth, sans savoir non plus qu’elle part à son tour à l’échafaud, désormais que Robespierre (dont on prétend qu’il aurait voulu plus tard l’épouser), a les mains libres pour anéantir le seul membre adulte survivant de la partie de la famille royale qui est encore à sa merci, après qu’il ait exterminé ses adversaires de tous bords.
Le 8 Juin 1795 enfin, elle ne saura rien de la mort officielle de son frère, quelques mois avant qu’elle ne soit libérée, au terme de conditions de détention certes moins mortelles que celles de Louis XVII, mais dans un autre genre toutes aussi terribles.
Reste l’évidence, Madame Royale est désormais totalement seule face à ses geôliers et les assassins de ses proches, et il y a de quoi en perdre totalement la raison, alors qu’elle n’a même pas encore seize ans, le plus remarquable, qui en dit long sur son caractère, allant être qu’il n’y perdra que l’usage de la parole, et encore très provisoirement.
Reste néanmoins une question : comment pourrait-elle surmonter, y compris intimement, de pareilles épreuves, et devenir au sens propre comme au sens figuré, une véritable Reine, ce qu’elle sera pourtant, et à plus d’un titre, tout en demeurant jusqu’au bout un mystère suscitant aussi bien l’admiration que le remord et l’incompréhension, si ce n’est la répulsion.
II) UNE REINE VERITABLE :
Pourvue de tels atouts dynastiques, et de telles séquelles psychologiques, si ce n’est physiques, Marie-Thérèse de France est donc pour le moins le personnage peut-être le plus paradoxal d’une Histoire de France qui en est pourtant friande.
Une contradiction d’autant plus fondamentale qu’elle ne cessera plus de l’habiter, cette princesse allant être jusqu’au bout l’incarnation même de la légitimité incontestable (I), mais également celle du bannissement (II), y compris lorsqu’elle reviendra au royaume de ses pères.
A) UNE LEGITIMITE TROP SOUVENT SOUS OU MAL EMPLOYEE :
Incarnation aussi d’une malchance tenace, elle ne cessera guère d’être la victime de tout ce qu’on lui a fait subir, ce qui se comprend aisément (A), d’autant que s’y rajoutera régulièrement ce qu’on lui fera encore subir une fois sortie de prison (B), même si cela se fera de manière cette fois plus politique que traumatique, et suscitera chez cette championne de la résilience une dose certaine de fatalisme. Une accumulation très largement due au cours pour le moins troublé d’une histoire politique nationale devenue folle depuis le régicide, alors que d’aucuns pensaient à tort qu’il marquerait le début d’une nouvelle ère irréversible.
1) Le poids des circonstances traumatiques :
Echangée comme une vulgaire criminelle de droit commun contre des prisonniers français le jour de son dix-septième anniversaire à la fin 1795,à l’instigation d’un Directoire pressé de se débarrasser de ce symbole évident de culpabilité, et de ce symbole possible de ralliement, cet otage a à la fois pour elle et contre elle le fait d’être une femme, ce qui lui a sauvé la vie une fois et la lui gâchera aussi de nombreuses fois.
A commencer par son mariage arrangé avec son cousin germain Angoulême en 1799, dont on peut se demander s’il n’a pas été conçu par sa propre famille pour éteindre à tout jamais cette souche de légitimité véritable, et qui sera pour elle le drame de la stérilité.
Comment en vérité sous-estimer le poids de ces traumatismes additionnés, si évidents qu’il n’est pas besoin d’être psychologue ou psychiatre pour les envisager ?
Au travers de ses surnoms successifs tout d’abord, tant ils révèlent ce mélange de tendresse coupable et de déni féroce de culpabilité que les Français si versatiles éprouvent à son égard, jugeons sur pièces encore une fois :
* « Madame Royale » donc, avec deux majuscules plutôt flatteuses pour une « simple » Fille de France.
* « Mousseline la sérieuse », le sobriquet affectueux de l’enfance décerné par la Reine, mais qui sera comme le premier confirmé par son attitude ultérieure.
* « Thérèse Capet », sur le modèle des interpellations révolutionnaires adressées au Roi, et avec un double raccourci qui est et se veut humiliant et rabaissant.
* « L’Orpheline du Temple », les Parisiens étant à partir de 1794 des attendris de la dernière heure.
* « La Martyre de la Révolution », ou encore, « la nouvelle Antigone », exploitée contre son gré par une propagande royaliste émigrée qui ne veut, ni ne peut la comprendre, l’inverse étant vrai également, mais plus excusable.
* « La Princesse aux yeux rougis » d’une Restauration parfois en mal de légitimité, et surtout de popularité, que l’on exhibe tel un trophée contre son gré.
* « Le seul homme de la famille des Bourbons », compliment ambigu décerné par Napoléon lui-même pour son courage lors des Cent-Jours, et qui doit la blesser à tous les titres, plus que la flatter. Avant d’ailleurs que l’Empereur et ses partisans ne s’empressent de vouer aux gémonies celle que les royalistes surnomment « l’Héroïne de Bordeaux », chaque camp entendant l’instrumentaliser, comme il en fut avec sa mère autrefois.
* « La Comtesse des Ténèbres », pour finir de jeter le doute sur une princesse vivante, comme on ne cesse de le faire sur la mort de son frère.
*Enfin, la Reine dans toutes ses variantes de l’histoire monarchique à partie de 1815, et sans qu’aucun de ces titres putatifs ne rassurent sur son sort :
+ « La Reine de substitution » faute de Reine de jure sous la seconde Restauration de 1815 à 1830. Une absence et une insuffisance qu’elle ne mesure que trop.
+ « La reine consort de France et de Navarre » quelques minutes lors de l’effondrement de la branche ainée en Juillet 1830. Une chute qu’elle ne mesure que trop également. On pourrait y ajouter « la Reine éphémère », ou encore « la dernière des Reines », ce qui est cette fois en partie exact de jure.
+ « La Reine douairière » une fois son mari disparu, comme tant d’autres autour d’elle avant lui, elle qui aurait sans nul doute préféré être surnommée « la Reine Mère ».
°Au travers de ses séquelles plus ou moins visibles ensuite, qui auront pour effet de surprendre et de décevoir tous ceux qui ne peuvent, et surtout ne veulent la comprendre :
*Ainsi sa voix rauque qui lui en vient en partie de ses mois de réclusion dans une totale solitude.
*Ainsi sa brusquerie, qui peut largement être expliquée par le mélange de peur et de méfiance que lui inspire le contact humain, surtout quand il est français et émane d’une foule française dont elle interprète la liesse au travers de ses souvenirs. Y compris et peut-être surtout quand elle se trouve aux Tuileries, et à Paris en général.
*Jusqu’à son apparence physique jugée décevante, l’opinion ayant décrétée qu’elle devait pout toujours demeurer la jeune fille orpheline blonde des années 1794-1795, ni ce qu’elle était avant, ni ce qu’elle est devenue depuis, en oubliant que c’est sa mère que le peuple voulait voir en elle, ce qui ne manque pas d’ironie.
Au point que Madame Royale apparait condamnée à perpétuité à ne rien contrôler de sa vie et même de son corps, en otage éternel des appétits politiques des uns et des autres, mais sans qu’aucun d’eux ne veuille lui accorder trop d’importance politique, tant elle est plus légitime que eux tous.
2) Le poids des circonstances politiques :
Victime au long cours d’une loi salique qui n’a eu pour seul mérite que de lui épargner l’échafaud au cours des années terribles, et que tous les régimes successeurs se sont empressés de reprendre à leur compte à partir de 1789, elle est contrainte d’assister impuissante à la mort politique annoncée des uns et des autres, et souvent à leur mort physique, ce ne manque pas d’avoir sur elle à chaque fois de nouvelles conséquences négatives
Comme en 1815 lors des Cent-Jours, qui préfigurent la défaite cette fois définitive de 1830. Deux renversements qui s’accompagnent de trahisons qu’elle n’a que trop souvent observées depuis l’enfance, et qui en ramenant au pouvoir l’héritier de la Révolution puis en y amenant le fils du régicide Egalité, ajoutent à sa douleur.
Comme lorsqu’on lui demande de recevoir à la Cour des régicides, surtout de première importance, à l’exemple de Fouché, ce à quoi elle oppose son véto absolu, la fille de Louis XVI étant surtout la digne descendante de sa mère et de son grand homonyme impérial. Une trempe politique qui aurait pu lui promettre un grand destin dans d’autres circonstances.
Comme lors de la nouvelle rafale de trépas qui ponctuent l’existence de la famille royale, et qui font d’elle peu à peu une relique qui plus est stérile :
*Celui du Duc de Berry en 1820, assassinat qui a dû achever de la convaincre que d’aucuns voulaient éradiquer la totalité des Bourbons aînés.
*Celui de Louis XVIII en 1824, qui marque en quelque sorte la fin d’une période heureuse, et qui est, il faut le noter, le seul cas où un monarque du XIXème siècle est mort dans son lit aux Tuileries, et pas en exil.
*Celui de Charles X en 1836, son beau-père et oncle, qui rompt le dernier lien qui l’attachait à Versailles.
*Celui de Louis XIX en 1844, qui achève de la précipiter un peu plus dans un esseulement qu’elle n’a déjà que trop connu.
*Le sien même le 19 Octobre 1851, qui ne semble pas l’avoir effrayé outre mesure, et qui lui aura au moins évité d’apprendre d’autres mauvaises nouvelles de France, et, pour une fois, d’assister à la fin de la monarchie française en 1879.
Autant de stations qui semblent la poursuivre où qu’elle se trouve et quelle que soit sa situation du moment, seul son rang et sa noblesse naturels demeurant intacts au sein de ce maelstrom de convulsions politiques.
Et qui donnent raison à la Duchesse de Dino, lorsqu’elle juge que « Jamais une femme dans l’histoire ne fut plus poursuivie par le malheur », une opinion qu’on n’attendait pas a priori de la parente d’un Talleyrand peu goûté de la princesse. A ceci près que même l’incarnation du « Vice » savait apprécier comme elle à sa juste valeur ce qu’il appelait la douceur de vivre unique de l’Ancien Régime.
Une nièce de Talleyrand qui est certes moins lyrique qu’un Chateaubriand peu amène pour son oncle, qui juge quant à lui que les « souffrances » de Madame Royale « sont montées si haut qu’elle est devenue une des gloires de la France », mais qui selon nous vise aussi juste que son chef de famille a l’habitude de le faire.
Même l’exil loin des terres traumatiques et politiquement sismiques ne sera en effet jamais pour elle une consolation, à moins qu’il ne faille mieux le définir pour mieux en comprendre les effets.
B) UNE LEGITIMITE TROP SOUVENT EXILEE :
Une chose est sûre : si jamais Marie-Thérèse n’a eu véritablement l’occasion de faire ses preuves qu’elle avait un cœur de Roi, c’est en partie parce qu’elle a passé une grande partie de sa vie bannie de France (1), mais aussi parce que même en France, elle avait sans doute compris que là n’était plus la priorité pour elle et peut-être les siens, à savoir surtout le Comte de Chambord auquel elle a servi d’exemple en tous points, et pour lequel elle ne souhaitait peut-être pas de vivre des épreuves comparables aux siennes (2).
1) Un exil essentiellement extérieur au temporel :
Tout est ici question de statistiques appliquées à notre histoire politique :
Née le 19 Décembre 1778, et morte le 19 Octobre 1851 à deux mois de ses 73 ans, elle a connu tous les régimes, de l’Ancien jusqu’au seuil du Second Empire, ce qui est assez inouï, après tant d’occasions de succomber.
Ces 73 années peuvent être décomposées comme suit :
*Une vie française de :
+1778 à 1795, soit 17 années.
+1814 à 1815, soit à peine une année.
+1815 à 1830, soit 15 années.
+Soit un total de 33 années passées sur les terres de ses ancêtres.
*Une vie d’exil dans les monarchies européennes de :
+1795 à 1814, soit 19 années, son premier exil.
+1815 à 1815, pour un trimestre, son deuxième et plus court exil.
+1830 à 1851, soit 21 années, son troisième exil, le définitif.
+Soit un total de plus de 40 années, plus de la moitié de son existence ayant été passée hors de France, et pas en vertu d’une alliance heureuse et prestigieuse avec un monarque régnant, ainsi qu’il était d’usage avec les Filles de France, mais à cause d’une itinérance aussi désespérante qu’humiliante.
Toute la question étant de savoir si, au fond d’elle-même, cette princesse la plus secrète qui soit s’y est résigné en bonne chrétienne, voire si elle a pu y éprouver un certain plaisir, faute de croire encore à un destin royal pour la France, voire en la France elle-même.
2) Un exil essentiellement intérieur au spirituel :
Si elle est une princesse effacée, c’est donc à la fois parce qu’elle le désire, et parce que tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher, plus qu’à lui reprocher, ce qui serait difficile, notamment pour leurs faits antérieurs, contemporains, ou postérieurs à la décennie révolutionnaire l’ont voulu ainsi, y compris parmi les survivants de sa propre famille.
Il faut avouer qu’au triste spectacle offert par l’évolution politique française sur laquelle elle n’a plus guère de prise, à partir de 1830 surtout, elle avait de quoi nourrir ce sentiment, dont il est extraordinaire qu’il n’ait pas été un ressentiment.
Entre les régicides plus ou moins relaps et autres anciens terroristes ; les accapareurs et autres profiteurs et affairistes ; les traîtres et autres girouettes ; les irresponsables ayant conduit bien des fois la royauté dans le précipice avant et depuis 1789 ; les monarques européens calculateurs et plus ou moins secrètement satisfaits du déclin français, quand ils ne redoutent pas les représailles françaises ; les émigrés n’ayant rien appris, ni rien compris ; les usurpateurs complexés par sa seule existence ; voire les Français si prompts à brûler ce qu’ils ont adoré, et à adorer ce qu’ils ont brûlé, il y a de quoi, à la place unique qui a toujours été la sienne, concevoir, sinon un dégoût, du moins une déception à la mesure des offenses faites aux siens et à l’Etat qu’ils avaient construit.
Un constat d’une étonnante actualité, et qui a été au moins pour partie celui tiré par son élève, le Comte de Chambord, lequel, doué d’atouts comparables aux siens, et ayant de surcroît la chance d’être un homme, a préféré renoncé lui aussi de son vivant à ces chimères, faute de pouvoir relever le Drapeau blanc, et faute surtout d’être assuré de le maintenir immaculé.
Là réside peut-être le dernier legs sacrificiel de cette princesse mystérieuse, qui aurait mérité de connaître un autre destin, et d’être davantage reconnue à sa juste place ici-bas, en ne doutant pas qu’il en soit autrement là-haut.
Jean-François GICQUEL