L’antienne est connue, les quelques monarchies subsistantes, qui sont tout de même encore au nombre de quarante-et-une dans le monde (15 en Asie, 3 en Afrique, 10 en Europe, et 13 au Proche-Orient pour être tout à fait précis) , forment depuis longtemps, et aujourd’hui plus que jamais une espèce en voie de disparition qui n’a plus rien pour mériter de se voir attribuer le label d’espèce protégée.
Tel le toréro avide du sang qui sera bientôt versé, la sémantique républicaine française aime à se repaître de cette certitude malsaine que son régime est le modèle universel dont tous devraient s’inspirer au plus vite, et au besoin par la force, dans les rares cas où notre politique étrangère et militaire en a encore les moyens.
La République entend donc contribuer au plus vite à mettre à mort ce qu’elle qualifie d’oripeaux contemporains insupportables et désuets de l’absolutisme, ainsi que ne se prive-t-elle pas de rappeler, elle a su le faire elle-même avec brio en 1792, puis à de nombreuses reprises au XIXème siècle, et pas toujours d’ailleurs avec succès pour ce qui a été de la suite des évènements, en 1848 et en 1870 en particulier.
Cette prétention s’accompagne également souvent d’une ironie qui se veut mordante au sujet des régimes qui ont encore l’idée saugrenue d’opter pour la forme monarchique au XXIème siècle.
Mais, quel que soit le ton plus ou moins agressif de ces propos, ils reflètent une double réalité profonde qui n’est pas très glorieuse :
*Lorsqu’elle veut donner l’alternative aux monarchies, pour reprendre un vocabulaire tauromachique, la République exprime en effet, une passion française tout ce qu’il y a de plus morbide (I).
*De même qu’elle a du mal à dissimuler le fait qu’elle manifeste à cette occasion une frustration tout ce qu’il y a de plus malsaine, qui est en général celle de tous ceux qui se sentent coupables d’un crime, et qui ont de très bonnes raisons d’éprouver ce sentiment pour le moins dérangeant (II).
DONNER L’ALTERNATIVE AUX MONARCHIES SURVIVANTES, UNE PASSION FRANCAISE :
LA MISE EN JEU DU PRONOSTIC MONARCHIQUE VITAL,
UN CABOTINAGE REPUBLICAIN :
- Avec une pointe de condescendance fort mal placée quand on connaît la situation de déliquescence politique de notre pays, qui ne tient plus guère que par la solidité presque à toute épreuve de ses institutions gaulliennes, lesquelles sont comme par « hasard » imprégnées de monarchisme, notre classe politique, quelle que soit son obédience, et qu’elle occupe ou non le pouvoir, aime à se moquer de ce qu’elle appelle l’inutilité et l’archaïsme soit disant coûteux et dépassé des régimes monarchiques.
- Pire que cela, nos hommes politiques aiment à gloser sur l’irrésistible déclin et la fin prochaine de ce qu’ils dénomment les confettis de la réaction et font passer pour des incongruités de l’Histoire, je peux parler des monarchies bien entendu.
- A ce petit jeu des pronostics vitaux engagés, tous ou presque font la preuve de leur arrogance pour mieux faire oublier leur rare insignifiance, et ils n’hésitent pas, avec la complicité d’une presse à scandale graveleuse à souhait, à voir dans chaque polémique frappant ces monarchies, la pseudo preuve de leur fin prochaine. Puisque, disent-ils avec aplomb, elles sont de plus en plus impopulaires, en particulier près de la jeunesse des pays concernés, sachant que cette jeunesse est toujours définie comme une qualité alors qu’elle n’est qu’un état, et qu’elle est systématiquement qualifiée sans aucun commencement de preuve de républicaine.
- De ces comportements aussi stupides (parce qu’autocentrés sur la France) qu’ils sont indignes de ce qui reste de l’élégance à la française, c’est-à-dire pas grand-chose en vérité, les exemples sont légion ;
Qu’il s’agisse de dénoncer les turpitudes des monarchies européennes, voire membres de l’Union européenne, avec lesquelles tout notre personnel politique ne cesse pourtant de frayer, (tout en ne rêvant que d’une chose, être reçu par ces « despotes » en grande pompe, voire être décoré par eux, ou mieux encore, anobli) ;
Ou qu’il s’agisse de condamner comme d’habitude soit disant avec la plus grande énergie les potentats des monarchies plus ou moins exotiques, devant lesquels les mêmes ne cessent pourtant de « faire la danse du ventre », afin d’obtenir d’eux quelques gages, en pétro dollars le plus souvent, quitte à brader ce qui reste de notre patrimoine national historique immobilier, tout ce qui est mobilier ayant été dilapidé depuis longtemps par nos soins.
Voyons plutôt au travers de ces quelques exemples:
*En Europe, avec l’extrapolation systématique des difficultés rencontrées par la monarchie britannique, avant de se rendre compte à chaque fois que sa solidité est à toute épreuve, et de tomber en pamoison à chacun de ses grands évènements marquants : car de la déification ridicule de la « Princesse des cœurs » en 1997 au « Royal Baby » de 2013, en passant par le Jubilé de diamant de 2012, il n’y a qu’un pas, n’est-ce-pas ?
*Hors d’Europe maintenant, avec l’exploitation non moins systématique des excès commis par certains monarques lointains, dont l’importance politique et surtout économique est providentiellement assez insignifiante pour pouvoir les critiquer à loisir, sans risquer de perdre de précieux investisseurs ou de juteux contrats commerciaux :
Exemple : le Lesotho ou le Swaziland à l’extrémité méridionale de l’Afrique.
Exemple : Tonga en Océanie.
LE PRONONCE DU VERDICT MONARCHIQUE LETAL,
UN CAMOUFLAGE REPUBLICAIN
-La question se pose donc de savoir pourquoi on s’empresse de dresser de telles caricatures, tout en prenant bien soin de choisir ses victimes qui ont d’ailleurs toujours tout de boucs émissaires faciles.
-La réponse est limpide une fois que l’on veut bien, ce à quoi les journalistes et autres commentateurs autorisés se refusent, à de rares exceptions près, traverser cet écran de fumée : concentrer ses attaques sur les monarchies, chose curieuse de la part d’une République qui se prétend naturelle et invincible, représente en effet un double avantage en termes de politique, ou plutôt pour la seule chose qui compte de nos jours, à savoir la fameuse et ruineuse communication politique, qui est aussi scandaleuse qu’elle est détestable et stérile ;
*D’une part, parce que cela permet effectivement de créer une diversion bien utile dans un pays qui n’a plus confiance en lui-même, et où surtout, les citoyens n’ont plus confiance en leur classe politique ;
*D’autre part, parce que cela évite à nos dirigeants épris de pureté républicaine d’avoir à s’expliquer sur les relations troubles qu’ils s’empressent d’entretenir avec certains dictateurs couronnés aux pratiques politiques, religieuses et financières tout simplement souvent criminelles.
-Voyons plutôt encore une fois au travers de quelques exemples ces deux cas de figures en général parfaitement complémentaires qui prouvent que la référence monarchique est donc parfois encore bien utile :
*Dans le premier cas, épiloguer sur les mœurs surannées ou scandaleuses à divers titres de telle ou telle famille régnante ou d’un ou plusieurs de ses membres, permet en effet de faire oublier celles de nos dirigeants qui n’ont rien à leur envier, c’est le moins que l’on puisse dire, tout en donnant à nos chers concitoyens drogués à la propagande bien-pensante l’occasion d’oublier pour un moment leurs difficultés quotidiennes et la bien piètre image qu’ils se font de leurs responsables politiques
*Dans le second cas, s’attarder à dessein sur les erreurs parfois bien réelles et condamnables de certains princes avec lesquels la France n’entretient pas de relations économiques stratégiques, permet d’amnistier par avance ceux qui investissent leur argent plus ou moins propre chez nous, qui rachètent à bas prix les fleurons de notre patrimoine, qui nous achètent nos armements (le Rafale excepté bien sûr…) et autres centrales nucléaires ou moyens de transport, ou qui placent leurs pétro dollars dans nos entreprises les plus essentielles à ce qui reste de notre souveraineté, sans même évoquer ces tristes sires du football…
-Décidément, la monarchie présente encore bien des atouts, n’en déplaise à ses contempteurs, aussi hypocrites qu’ils sont confrontés en secret à leurs contradictions…
DONNER L’ALTERNATIVE AUX MONARCHIES SURVIVANTES,
UNE FRUSTRATION FRANCAISE MALSAINE :
UN AVEU DE CULPABILITE HISTORIQUE :
-Tout pourrait peut-être se résumer ici à cette question : France, épouse mystique des Rois, qu’as-tu-fait des promesses de ton baptême avec le premier d’entre eux ?
-Plus rien, ou plus exactement, plus rien de bon de nos jours quand on a tout le loisir, ou plutôt le déplaisir d’observer ce à quoi notre malheureux pays en est arrivé, à force de désacralisation, de destruction systématique de nos traditions, de médiocrité, de trahison, et autres lâchetés petites ou grandes ; chaque nouvelle période politicienne donnant l’impression effrayante de creuser encore la tombe de notre antique Nation, là où on pensait naïvement que la précédente avait déjà atteint le fonds. Autant de constats qui rendent de plus en plus improbable l’hypothèse du sursaut, cette capacité que possédait de toute éternité la France à renaître de ses cendres encore chaudes.
-Quoique l’on puisse en penser, la cause profonde de ce reniement jamais complètement assumé est connue et réside dans le meurtre rituel du Roi un 21 janvier, un assassinat maintes fois récidivé du point de vue politique depuis 1793, au XIXème siècle d’abord, lorsque l’on s’est évertué à empêcher la réussite de la monarchie constitutionnelle sous toutes ses formes, au XXème siècle ensuite, lorsque la République a abandonné ce qu’elle avait su récupérer de la grandeur à la française. Un délitement parfaitement volontaire mais toujours soigneusement dissimulé derrière le paravent droit del’hommiste, et qui concerne aussi bien le fonds que la forme de l’exercice de ce qui reste de la puissance de l’appareil d’Etat.
-On comprend d’autant mieux alors que nos hommes politiques, se sachant renégats et traîtres à leurs pères, s’émeuvent autant du spectacle monarchique qui a su lui conserver autant les apparences de la grandeur. Une grandeur qu’il manifeste de manière insupportable aux yeux des médiocres par la force de la stabilité traditionnelle et identitaire. Autant de choses essentielles qui nous font aujourd’hui plus que cruellement défaut, jusqu’à pouvoir craindre un 1940 d’un nouveau genre peut-être pire encore que l’original, parce qu’il sera insidieux et aura tout de la faillite morale d’un autrefois grand pays qui ne méritera plus d’être sauvé en aucune façon.
UN AVEU DE CULPABILITE POLITIQUE :
-La cause semble donc entendue, notre Nation est coupable de haute trahison envers elle-même, qu’il s’agisse de ceux qui sont censés la représenter, ou de ceux qui la composent physiquement, ce peuple de France abâtardi.
-Mais, pour les premiers surtout, l’acte d’accusation mérite encore d’être complété sous le rapport de leur lien au phénomène monarchique, une grille de lecture du suicide à la français qui en vaut bien une autre, et qui loin d’être anecdotique, comme il est de bon ton de le proclamer dès que la monarchie est en cause, touche au contraire au plus profond de l’âme française.
*Que penser en effet au Proche-Orient de notre complaisance, pour ne pas dire plus, envers le Qatar, les Emirats arabes unis et pire que tout, l’Arabie saoudite ? Tout juste les autorités françaises, toujours promptes à donner des leçons démocratiques à la terre entière et à commettre erreur sur erreur en politique étrangère (cf les pseudos printemps arabes), ont-elles ainsi élevé la voix contre l’émirat de Bahreïn, alors même qu’elles faisaient tout pour livrer l’Afrique du Nord et la Syrie aux islamistes.
*Que penser ensuite justement en Afrique de notre relation ambigüe envers la monarchie chérifienne, entre complaisance et intolérance de propos ? Alors que par ailleurs, nous avons dit que la France n’est pas comptable de son mépris envers les enclaves monarchiques sen Afrique du Sud, le tout après avoir détruit de manière inconsidérée toutes les monarchies traditionnelles lors de la colonisation.
*Que penser également de notre attitude bien peu regardante en Asie à l’égard des sultanats, alors que nous nous gargarisions de la chute de la monarchie népalaise, et que nous approuvons sans mot dire l’annexion de la théocratie tibétaine par notre partenaire commercial inégal chinois ? Le tout, sans même évoquer notre appétence pour la condamnation des relents du militarisme impérial japonais, sans guère de recul et de bon sens là encore.
*Mais que penser enfin et surtout de notre relation plus ou moins intime aux monarchies européennes, sans même évoquer cette incongruité que représente la Principauté d’Andorre (laquelle est en réalité la onzième monarchie du Vieux continent, ce qui porte le total des monarchies à quarante-deux dans le monde) dans notre République interdisant en théorie toute contestation monarchiste ?
°A commencer par notre exploitation éhontée des difficultés présentes des Bourbons d’Espagne, qui résonne comme un vieux compte dynastique à régler avec notre conscience, en oubliant au passage tout ce que Juan Carlos a fait pour la démocratie depuis 1975.
A poursuivre par notre fréquentation bien trouble des monarchies banquières qui nous sont frontalières, la récurrence de nos coups de menton moralisateurs ne donnant guère le change (SIC) quand on pense à Monaco et au Luxembourg.
°A continuer par notre attitude étrange envers la Belgique, à la partie francophone de laquelle on ne pourrait que déconseiller de se rattacher à notre République qui n’a plus de grande que le nom.
°A compléter par notre dénonciation constante des turpitudes du Vatican, qui a le tort d’incarner tout ce que nos élites veulent achever de détruire.
°A terminer, et ce sera le mot de la fin de ce Discours des Rois en hommage au film éponyme ou presque, par notre relation bien peu cordiale en définitive avec la monarchie des Windsor, qui a elle certainement le tort d’incarner tout ce que nous n’avons pas su ou voulu sauvegarder chez nous et en nous, ce petit supplément d’âme qui fait si cruellement défaut et à la France et aux Français.
Jean-François GICQUEL