2012. Ce n’est pas seulement l’année de la fin du monde chez les Mayas, ou le titre d’une superproduction à sensation signée Roland Emmerich, c’est aussi pour la France, nous apprennent les médias, l’année du changement. Changement par ci, changement par là, le changement c’est maintenant, etc… L’élection présidentielle de 2012 sera donc celle du changement. Les campagnes respectives des différents candidats ont le mérite de nous faire (plus ou moins, certes) rêver à un meilleur avenir malgré les crises successives qui ont secoué le monde et plus particulièrement l’Europe, grâce aux propositions réfléchies de nos candidats, rivalisant d’imagination afin de trouver les meilleures solutions pour amener au pays prospérité et stabilité. Vous vous en êtes aperçu, cette dernière longue tirade sonne un peu faux, n’est ce pas ? Quittons un instant le monde de l’idéalisme politique, pour venir à celui du réalisme : 2012 ne sera pas l’année du changement. Et pourquoi donc ? Pour quelques instants, entreprenons l’exploration, via cet article, des coulisses plus ou moins dévoilées de la campagne, afin de comprendre pourquoi le bulletin que vous déposerez dans l’urne ne changera rien à la donne.
La logique électoraliste des candidats
Au premier tour, on choisit, au second tour, on élimine. Rengaine bien connue des électeurs et des élus lorsqu’il s’agit de qualifier le mode de scrutin de l’élection présidentielle française, à savoir l’uninominal majoritaire à deux tours. So far, so good, comme disent les Américains : jusque là, ça va. Là où le problème commence à faire son apparition, c’est que cette logique a été tellement bien assimilée par les partis qu’elle laisse place à ce que messieurs Chevalier et Laspalès pourraient qualifier, à juste titre, d’une « sacrée connerie ». Eh oui, raisonnons. Si au second tour, on élimine, finalement, il n’y a pas besoin d’être bon : ce qui compte, c’est juste d’être moins mauvais que l’autre candidat. On en vient donc, de fil en aiguille, à (exemple parmi tant d’autres) l’organisation de meeting par le pouvoir en place intitulé « Programme PS, le grand malentendu ». L’UMP, alors que notre pays est pris dans la tourmente financière et budgétaire qui secoue toute l’Europe, n’a bien entendu rien d’autre de mieux à faire. Signe révélateur de la mentalité de la clique au pouvoir : se soucient-ils du bien de la France et de son peuple, ou bien de la prochaine échéance électorale ? Que les militants socialistes ne se réjouissent pas trop vite : la campagne de Flamby des bois au pays des capitaines de pédalo s’axe sur une opposition nette au sarkozysme. Preuve qu’au fond, le PS est exactement dans le même courant de pensée que ses soi-disant adversaires. Le Modem est à loger à la même enseigne, lui qui nous explique que comme la gauche et la droite étaient au pouvoir et qu’ils n’ont rien amélioré, eh bien il faut choisir le centre. Raisonnement on ne peut plus primaire, d’autant que le parti centriste propose de créer un gouvernement composé de personnalités de droite et de gauche. Si les deux séparément n’ont rien changé, les deux ensemble ne feront pas mieux. Cela relève du simple calcul arithmétique : 0 + 0, ça fait toujours zéro. Allons donc, ces chamailleries sont dignes de la récréation de dix heures de l’école primaire, et encore. A l’heure où la situation de la France mérite que toutes les énergies soient consacrées au bien de la Nation, nos élites politiques, au lieu de se serrer les coudes, n’ont pas trouvé d’autre chose à faire que de se tirer dans les pattes à coup d’attaques ad hominem (untel est un sale mec, untel est arrivé au pouvoir par effraction, etc…).
Cette campagne a au moins, pour les avertis, le mérite d’être hilarante (quoique de temps à autre, l’hilarité fait place à un profond désespoir, devant l’impasse vers laquelle nous mène cette élection). Hilarante lorsqu’un candidat (toujours dans cette logique de « c’est moi le moins mauvais ») taxe un autre de démagogue. Oh, le misérable, il enfume l’honnête citoyen en formulant des propositions qu’il ne peut pas tenir. Arrêtez ce jeu stupide, comme dirait Giscard aux Guignols, vous êtes, messieurs les politiciens, tous soumis à la logique de l’électoralisme et de la démagogie à outrance, adaptant vos discours et prises de position en fonction des conseillers communication qui susurrent sans cesse à l’oreille des candidats « Vas-y François, dis que la finance est ton ennemi, tu récupéreras des voix à gauche » ou encore « Vas-y Nicolas, dis que tu t’opposes au droit de vote des étrangers, tu récupéreras des voix à droite ». C’est le syndrome de la girouette : on tourne en fonction du sens du vent. Français, mais réveillez vous, ne voyez vous donc pas, derrière chaque proposition, chaque annonce, la patte des conseillers qui, forts de leurs études, poussent le candidat à proposer dans le but de « s’ancrer à gauche » ou « se droitiser » afin de ramener une partie des électeurs à lui ? Au diable la droite, au diable la gauche, ce qui compte, c’est l’intérêt du pays. Un programme ne se décide plus suite à une réflexion mûre guidée par la recherche du bien commun, mais par le nombre d’électeurs qu’il est supposé attirer. Si le regretté Charles Trénet était encore des nôtres, pas sûr que sa touchante complainte s’intitulerait « Douce France » : Pauvre France semble décidément l’épithète qualifiant le mieux la situation de notre beau pays.
Le rôle central du FN dans le processus de manipulation des électeurs
Parlons à présent du FN, élément central de la manipulation dont sont victimes les électeurs français. La polémique autour des difficultés de Marine Le Pen à recueillir ses 500 signatures, sésame indispensable pour participer à la joute présidentielle, est extrêmement intéressante. A ceux qui s’étonnent d’une telle situation, rappelons que Jean Marie son père avait déjà eu affaire, quasi systématiquement, à pareil problème. Lors de sa dernière candidature, en 2007, il n’avait d’ailleurs tenu qu’à Nicolas Sarkozy, incitant certains élus de son bord politique à parrainer le leader du Front National, qu’il puisse se présenter. Certains avaient d’ailleurs applaudi des deux mains à ce geste, louant l’honnêteté et le sens de la démocratie du futur chef de l’Etat, qui avait saisi là l’occasion, en (apparent) digne héritier de Voltaire (Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire), de se donner le beau rôle. Remettons les pendules à l’heure : si le candidat Sarkozy a agit dans ce sens, ce n’est pas en vertu d’un quelconque élan démocratique, mais plutôt (logique électorale de campagne oblige) de son propre intérêt personnel. Aussi illogique que cela puisse paraître, la classe politique toute entière a intérêt à ce que le FN soit actif dans la campagne présidentielle, et d’autant plus s’il est placé assez haut dans les sondages.
Dès lors que le Front National prend de l’importance, c’est la logique du vote utile qui prime : bien qu’on ne soit pas en accord avec les idées de tel ou tel candidat, on vote pour lui parce qu’il est finalement le mieux placé pour faire barrage à Le Pen. Voilà comment la classe politique toute entière, tel Don Quichotte combattant les moulins à vent, s’invente un ennemi fictif, criant au danger fasciste, afin d’effrayer les électeurs et de les pousser vers les urnes. Ceux-ci, en déposant un bulletin Sarkozy, Hollande ou je ne sais qui dans l’urne, ont alors l’impression de protéger leur nation contre la tyrannie et le despotisme incarnés par les Le Pen. Pour schématiser le bourrage de crâne dont sont victimes les électeurs, on pourrait dire que finalement, afin d’empêcher Marine de gagner, cela relève du devoir civique que d’aller voter pour les candidats des grands partis, qui se présentent alors en défenseurs de la vertu et de la morale par opposition à la haine diffusée par les frontistes.. La candidate FN apparaît donc également en quelque sorte comme l’idiote utile (pour reprendre le camarade Lénine) du système électoral. Mais soyons honnêtes : tout cela relève d’une grande mascarade. La candidate Marine Le Pen ne sera jamais élue. Quand bien même elle arriverait au second tour, l’union sacrée de la droite et de la gauche serait prononcée, afin de faire barrage à la despote xénophobe et anti-républicaine. Et l’élection présidentielle, ça n’est pas les Jeux Olympiques : pas de médaille d’argent pour le second, ni pour aucun des autres candidats d’ailleurs. Soit on est élu, soit on ne l’est pas. Qu’a changé l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002 ? Rien du tout, à part peut être creuser la tombe de Jospin.
Néanmoins, la logique du vote utile anti-FN a fait son chemin dans la tête des électeurs, bien aidée il est vrai par l’hypermédiatisation de la candidate frontiste. Les journalistes, qui sont, ne nous le cachons pas, très majoritairement de gauche (voulant donc la peau de la fille Le Pen, souvenons nous de l’agressivité d’Anne Sophie Lapix à son égard sur Canal, pourtant toute miel avec les autres candidats), ont d’ailleurs superbement intégré le phénomène décrit ci-dessus. Plus on surmédiatise le Front, plus les gens ont l’impression que le danger est réel, plus ils se ruent dans les urnes avec l’illusion de barrer la route à la xénophobie. Belle démocratie dans laquelle nous vivons, où finalement il nous reste le choix des candidats des grands partis (UMP, PS, voire Modem), qui ne sont que les revers d’une même médaille, pensant tous à leurs scores électoraux avant de penser au bien de la Nation.
Restez chez vous !
Pour reprendre le titre du carton littéraire de l’année, le message de cet article pourrait se résumer par la maxime « Indignez vous ! ». Stéphane Hessel avait, au fond, vu juste. Français, les politiciens vous prennent pour des veaux et se fichent de vos problèmes. C’est à celui qui, par la stratégie électorale la plus roublarde, arrivera à grappiller le maximum de pourcentages. Qui prend en considération l’intérêt général, le bien de la Nation et de son peuple ? Personne. Ne vous laissez pas influencer, ni par les propositions futiles et démagogues des candidats, auxquelles ils ne croient pas eux-mêmes, ni par les manœuvres politiques, comme le double processus de diabolisation et de surmédiatisation du Front National, écrans de fumée qui n’ont qu’un seul but : vous pousser vers les urnes tel un troupeau de moutons de panurge guidés au doigt et à l’œil par le berger, qui dans ce cas précis est la clique au pouvoir depuis toujours (UMP, PS, même combat). L’organisation de cette élection n’est au fond plus destinée qu’à conserver un semblant de démocratie, dont la majorité des citoyens ont néanmoins l’air de se satisfaire. Si vous avez réellement la volonté de vous opposer à ces pratiques méprisables devenues monnaie courante et à cette confiscation du pouvoir dont nous sommes victimes, inutile de déposer un bulletin Sarkozy, Bayrou, Hollande, Joly ou même Le Pen ou Mélenchon dans l’urne : restez chez vous le 22 avril prochain. Et qu’on n’aille pas nous dire de voter blanc : le vote blanc est, comme chacun sait, assimilé au vote nul. Comprenons nous bien, votre vote blanc, qui exprime tout de même une prise de position politique, a la même valeur que le vote de l’imbécile de base qui, pour faire marrer ses petits copains, dessine un signe obscène sur son bulletin. De toute façon, et ce sera une manière de clore cet appel à la réflexion de chacun, le changement (pas les petites réformettes proposées par nos élites politiques), le vrai changement, celui dont notre pays aurait besoin en ces temps difficiles, ne s’est jamais fait, au regard de l’Histoire, par les urnes. Et ce n’est pas le 6 mai 2012 que cela va commencer.
Thomas Ory